D'aucuns se représentent la liberté comme un bien ultime qui viendrait couronner les divers biens de la vie : santé, argent, famille, profession et autres. Je n'en crois rien. La liberté est-elle de l'ordre des biens, quelque chose que l'on acquiert dans l'ordre des choses ? A un certain niveau de développement subjectif peut-être faut -il choisir entre avoir et être - encore que l'être ne soit qu'une manière de dire.

Quoi qu'on en pense, je vois beaucoup de douleur et même de tristesse dans la liberté, tant qu'elle n'est pas véritablement et complètement assumée. Toute liberté acquise est fruit d'une perte consentie. On perd d'un côté ce qu'on gagne de l'autre.

La liberté n'est pas un plus mais un moins : moins de contrainte, moins d'attache, moins de sécurité, moins de certitude. On voit ce qui s'en va, on ne voit pas suffisamment ce qui reste, car ce qui reste c'est l'essentiel : la singularité irremplaçable et inaliénable.

Mais celle-ci se présente comme nudité essentielle, le sujet ramené à sa condition native, originelle, d'avant toutes les dépendances et identifications, comme au petit matin blême et rose de la naissance.

"Contemple ton visage originel" disent les adeptes du Ch'an. Liberté d'avant la venue au monde.

Evidemment ce n'est qu'un modèle, nul ne fait retour aux jours de sa naissance, mais il exprime une profonde vérité. Car ce "visage", invisible dans l'apparence des choses, indéfinissable et indescriptible, bien que voilé, chiffonné par les réalité du monde, figure le chiffre inaliénable de la singularité.