Il n'y a pas d'école de la vieillesse alors que chacun est pris en charge dans ses jeunes années, sollicité de toutes parts, sommé de s'instruire et de préparer son insertion dans le vaste monde. On suppose implicitement que d'avoir travaillé tout au long de sa vie, éduqué ses enfants et rempli ses devoirs sociaux, l'individu est prêt pour affronter les âges ultérieurs du vieilissement. Il n'en est rien, et je connais bien des hommes et des femmes, mais des hommes surtout, qui se retrouvèrent singulièrement démunis "quand la bise fut venue". On ne mesure pas suffisamment ce que signifie l'abandon - volontaire ou forcé - d'une fonction qui assurait une sorte d'identité, factice, mais efficiente, qui soutenait le sujet par une identification symbolique et imaginaire efficace. Beaucoup, ne s'étant jamais avisés que la fonction n'est qu'une costume qu'on endosse par obligation, se croient dépossédés de leur être même, alors qu'il n'ont perdu qu'un faire-valoir conventionnel, et alors c'est la crise. Mais il y a pire. Un homme me disait plaisamment : si après soixante ans tu te réveilles le matin et que tu n'as mal nulle part, c'est que tu es mort. Il est bien vrai que le corps manifeste des signes de fatigue, parfois refuse d'avancer et vous laisse en plan, et alors comment faire des projets de voyage, ou soutenir quelque activité qui exige de la force ou de l'endurance. Il faut réviser ses plans, en rabaisser, ne plus imaginer qu'on puisse jouer au jeune étourdi qui se gaspile aux quatre vents. Ajoutez que la libido fait des siennes, que le Grand Pan est pris de panique. Certains, dans un sursaut de révolte héroïque et dérisoire, se lancent dans la passion, se brûlent au dernier feu d'un amour sans espoir. D'autres se suicident. La plupart se résignent, et soupèsent avec nostalgie les réminiscences de leur amours défuntes. En fait il faut changer de cap.

La difficulté spécifique de la soixantaine c'est d'initier un mouvement de dégagement, un virage existentiel. Il m'aura fallu, je le confesse avec honte, une dizaine d'années pour ce travail, que nul ne peut faire à votre place, et qui mobilise une grande énergie. On ne renonce jamais facilement, or le renoncement est la condition de l'avancée. Encore ne faut-il pas se tromper d'objet, et jeter l'enfant avec l'eau du bain. Par exemple, il est fort possible, voyant baisser son énergie physique, de se recycler dans des activités plus calmes qui donnent plus de plaisir en brûlant moins de calories. De lire ce qui plaît plutôt que ce qui exige patience et longueur de temps, selon le goût. De s'accorder de larges plages de farniente, de rêverie, de méditation. L'ambition peut céder la place à la volupté d'être tout à soi, plutôt qu'aux autres. L'amour lui-même se range tout doucement à la tendresse quand l'ardeur et la frénésie ont épuisé leur feu. Quelque chose d'automnal, brise légère au ras des flots, promenade au bord de la plage, longues siestes à l'ombre des feuillages. On se dégage tout doucement en étant infiniment plus présent : on a une bien meilleure sensation, une tout autre idée de soi quand on a opéré une sorte de divorce symbolique d'avec le monde. Ekchorèsis. (Ce terme épicurien désigne la sortie hors du choeur, de la cohorte des citoyens, et corrélativement le retrait philosophique).

On voit qu'aucune école publique du vieillissement n'est possible, ni souhaitable. Ce serait réintroduire la norme sociale dans une démarche qui entend s'en distancier. Aussi faut-il préférer l'idée antique de "scholè" : libre disposition du temps, loisir, repos, relâche, étude. Les Anciens, du moins les meilleurs, se formaient, à tous les âges de la vie, dans des "écoles" philosophiques, considérant le philosopher comme la condition et l'expression de l'excellence, dans la pensée et la pratique consciente de la vie.