C'est une vérité triviale, banale à souhait... et terrible. Ce petit chien, dans quelque temps, sera mort. Il y eut des milliers de petits chiens, semblables à celui-ci, depuis les origines, et nul ne s'en souvient. Eux-mêmes, qu'en savent-ils ? Cette question nous semble sans intérêt, nous nous hypnotisons sur le destin des hommes. Soit. Mais alors quelle est la différence entre le petit chien et nous ? Les hommes d'autrefois, je veux dire des âges lointains du paléolithique, ont-ils vu une différence entre le destin de la bête et la leur ? Ce n'est pas sûr, à voir les peintures rupestres et le culte des animaux. La grande césure c'est l'oeuvre du langage symbolique, celui qui permet de nommer les choses absentes, de les inscrire dans une nomenclature, de les manier in abstracto, de combiner les entités imaginaires et de composer des systèmes de représentation : alors le mort se voit redoublé en âme, ou esprit, ou mana, lequel échappe au destin du corps, voyage dans des espaces symboliques, vient tourmenter les vivants (d'où le souci de les apaiser par des rites funéraires), bref est élevé à la dignité d'une vie immortelle, alors que la chair pourrit inexorablement dans la fange. Sans le langage, dans sa dimension symbolique de présentification de l'absence, je ne vois pas comment on aurait pu inventer les fabuleuses constructions animistes ou fétichistes, puis les religions de salut. - Mais il suffit d'un regard en arrière pour mesurer toute la folie, tout le désespoir aussi, toute la détresse d'un être, le seul peut-être, qui se sait voué à la disparition.

Nous redoublons le réel par des fictions (Clément Rosset). Elles nous amusent ou nous terrifient - car - après tout, l'idée d'une vie immortelle n'est pas forcément jubilatoire, surtout si on est tourmenté par l'angoisse de culpabilité - mais que chacun, en ce domaine, se débrouille comme il peut. D'autres préfèrent retrouver la vérité triviale, imparable, dont je parlais à propos de ce petit chien. A vrai dire, je me sens très proche de ce petit chien, m'ébattant tant et plus, grondant et reniflant, mais moi je me sais mortel, doublement si je puis dire, à me passer des fallacieuses consolations du mythe et de la superstition.