Dans l'incertitude généralisée maintenir le cap...Il n'est que trop certain que les références traditionnelles ont perdu toute crédibilité et que l'individu se retrouve tout nu. Alors il a tendance à se raccrocher à tous les hochets proposés par la consommation de masse, objets, images, opinions de toute farine qui, aujourd'hui ne font pas système, mais se déploient dans une sorte de patch work sans unité, sans lien, sans référence, sans valeur unificatrice. Un jour l'information vous soûle jusqu'au dégoût pour la mort d'un acteur, le lendemain il n'en est plus question, à croire que ledit acteur n'a jamais existé. On est passé à autre chose, selon le même mécanisme d'abrutissement et d'oubli. Rien ne tient, rien ne fait sens. Il est loisible de déplorer cet état de fait, qui ruine toute permanence, toute référence, on y verra même le signe d'un nihilisme universel, ou la cause de bien des pathologies (insécurité, angoisse latente, dépression rampante ou avérée), renforcées ou précipitées par l'incertitude sur l'emploi, avec tout son cortège de misères matérielles et psychiques - situation absolument catastrophique pour les familles et les individus - aucune société ne fut à la fois aussi riche globalement et chiche pour bien-être des individus - eh bien, malgré tout cela, dans certaines situations favorables, on peut y voir une occasion inespérée de réfléchir à notre condition, fragile, incertaine, mais capable d'inventivité : le délabrement de la famille est un fléau, et une chance pour le sujet, qui jamais dans l'histoire n'a pu si facilement rompre les liens de la dépendance pour s'engager dans un projet personnel. L'amour conjugal est une option parmi d'autres, nullement obligatoire. On peut pratiquer toute formes de sexualité, ou presque - le tabou de la pédophilie constituant l'ultime interdit d'une société par ailleurs permissive. En principe on peut changer de profession comme on veut - encore faut-il trouver du travail ! On alors ne pas travailler et vivre pauvrement des allocations sociales, ou se trouver une rente universitaire ou autre. Tout est à la fois possible et impossible, le passage de l'un à l'autre se faisant sur le fil du rasoir. Situation éminemment paradoxale, où le pire côtoie le meilleur, où tout se renverse facilement d'un pôle à l'autre, où tout "branle" d'une branloire universelle.

Les historiens font quelquefois le parallèle avec la période hellénistique, voire avec le Seixième siécle, où, également, toutes choses, et les plus stables, semblaient emportées dans un tourbillon d'incertitude. C'est aussi dans ces périodes que Pyrrhon et Epicure pour l'Antiquité, Montaigne pour le seizième, ont établi avec force et fermeté leur pensée et leur pratique. Ils ont en commun d'avoir dégagé leur esprit du souci collectif pour se recentrer en eux-mêmes, ce qu'une certaine tradition universitaire ne leur pardonne pas.

"Maintenir le cap" disais-je. Il faut trouver en soi-même un fondement assuré, qui nous dispense de le chercher hors de nous, dans les idoles du jour, les traditions et les espérances. On peut vivre à côté d'autrui, mais pas trop prés, et sans se confondre. "Cau te" disait Spinoza : prends garde à toi. Mais aussi : prends bien soin de toi-même, ce qui serait plutôt épicurien. Ce que tu ne fais pas pour toi-même, personne ne peut le faire à ta place. C'est dans cet apophtegme que nous trouvons le fondement cité plus haut : la singularité c'est l'irremplaçable, ce qui n'existe qu'une fois et ne reviendra pas.