La déclinaison, qui fait surgir les mondes, les êtres et les choses, va, selon sa nature, au déclin. Courbe naissante, courbe au zénith, courbe descendante, qui va rejoindre fatalement la grande cataracte, la pluie morne de la mort. La vie est une exception miraculeuse dans le grand équilibre de la mort éternelle. Il n' y a pas de retour : contrairement à la thèse stoïcienne, Socrate ne reviendra pas. Mais ailleurs, en des temps et des lieux inassignables, d'autres combinaisons, issues de la déclinaison, feront naître d'autres soleils, d'autres intelligences. Globalement l'univers, le Tout est en équilibre, éternellement égal à lui-même, localement les sytèmes ouverts apparaissent et disparaissent, ne reviennent jamais, éparpillés dans l'immensité du temps et de l'espace.

Un corps peut se comprendre comme une combinaison relativement stable, sur fond d'instabilité : "ça" tient un certain temps, mais dès sa conception le travail de décomposition est déjà à l'oeuvre, alors même que la croissance n'est pas achevée. Sitôt né, on est assez vieux pour mourir. Scott Fitzerald le dit à sa manière : "la vie est bien entendu un processus de démolition". A cela nulle parade. Mais alors, vivre c'est quoi ? Résister au processus, compenser les pertes, ralentir la dégradation : d'où l'image des dieux, qui sauraient de nature renouveler leur substance à mesure qu'elle s'échappe, égalité de la perte et de la compensation. Mais cela nous ne savons pas le faire, et tout s'échappe comme un filet d'eau, ou de sang, ou de sperme. Le corps se corrompt, mais l'âme aussi, puisqu'elle est matérielle, et qu'il n'y a rien d'autre que de la matière, soit des atomes, fussent-ils plus subtils que les atomes du corps grossier (Lucrèce distingue soigneusement : corpus, atomes lourds, physiologie ; anima : atomes du mouvement et de la sensation, biologie ; animus, atomes subtils : intelligence, pensée, langage, connaissance). Tout s'échappe, mais alors vivre c'est quoi ? Bichat dira souverainement : "la vie c'est l'ensemble des forces qui résistent à la mort". C'est dire que seule la mort est certaine, programmée dans l'organisme lui-même, et ce qu'on appelle la vie est le plus incertain, le plus instable des processus. De la vie nul n'est sûr, sauf dans l'instant, précieux entre tous, où nous sentons la vie vivre dans nos artères, nos viscères, notre sensation présente, notre attention centrée sur le moment présent. D'où une éthique : seul le présent est réel, seule la sensation, seul le contact charnel avec la chose, le corps, celui de l'autre ou le mien. Voluptas, c'est exactement cela, la certitude infrangible du "ceci", de ce réel incontestable que je touche, que je vois, que je perçois. Sensualisme.

D'où aussi une réorientation du désir. Si la plupart va imaginer des paradis lointains inaccessibles, des arrière-mondes où couleraient le lait et le miel, va courir l'Asie pour gagner des citadelles, ravir de belles esclaves, tésoriser, marchander, accumuler - l'épicurien, tout à l'inverse, se ramasse sur le plus proche, se resserre sur l'immédiat, s'étend nonchalamment sur l'herbe fleurie, "entre amis", et passera ses jours à deviser. Car il suffit de peu, "non plus quam minimum" quand on sait de science sûre qu'il n'a y nul moyen de gagner l'immortalité, que les croyances sont des chimères, que tous les remèdes inventés par les hommes sont d'aimables ou de redoutables illusions. Il ne fait la guerre à personne, ne cherche à convaincre personne, et ne redoute personne : on pourra bien le blesser ou le tuer, mais nul ne peut lui ravir la tranquille certitude d'être exactement ce qu'il est.