Turbè, turba : désordre, tumulte, confusion. Turbo : tourbillon, tournoiement, toupie. A partir de quoi nous avons turbulence, perturbation, turbantibus aequora ventis, "les vents qui font tourbillonner la surface des flots". Voici Lucrèce dans le texte (I, 271 et seq) :

   "Le vent : il cingle la mer en rafales,

   Coule les grands navires et chasse les nuées,

   Parfois il court en trombe (turbine) à travers les plaines

   Les jonche de grands arbres ou dévaste les hauteurs

   D'un souffle, fléau des forêts. Tel en sa rage,

   Sifflant, bruyant, grondant, se déchaîne le vent.

   Les vents sont donc assérément des corps aveugles

   Qui balaien la mer, la terre, les niuages enfin

   Et les emportent dans un brusque tourbillon (turbine).

Suit une comparaison tout aussi tourbilonnante de l'action des fleuves qui emportent tout sur leur passage, turbines et tournoiements, et trombes déferlantes. L'intention consciente de l'auteur est de montrer que si le vent agit il n'est pas visible, et qu'il faut admettre la réalité des corps invisibles puisqu'ils exercent une action dont les effets sont visibles. A l'arrière plan c'est évidemment une invitation à comprendre rationnellement la théorie des atomes, invisibles mais réels. Mais si je cite ce passage c'est pour montrer combien Lucrèce est hanté par la vision du mouvement, du passage, de l'écoulement univerel, dont la turbulence est une des figures essentielles, mais pas la seule. Il y également des fluences plus discrètes, comme celle de l'eau qui frappant une pierre à longeur d'années, finit par l'éroder, la percer (IV, 1286 et 1287). De là une thérie de l'érosion universelle, celle des montagnes, des roches, des pierres, des métaux et de tout ce que nous croyons solide, invulnérable. Rien n'échappe à l'action du temps, impermanence et obsolescence. Sauf que les tumultes, les tourbillons et les turbulences, si elles détruisent tout sans recours, produisent ailleurs de nouvelles combinaisons. Le tourbillon est un agent à double face, un agent double : il fait et il défait, décomposant et recomposant dans l'infini du temps. Cela descend la pente d'un côté et d'un autre cela monte, faisant surgir, par des rencontes aléatoires, de nouvelles choses, indéfiniment. Mars et Venus, Arès et Aphrodite. Sans quoi l'hymne introductif à Venus n'aurait aucun sens. Tout se joue entre l'apparition et la disparition, entre Venus et la peste d'Athènes. Mais Athènes refleurira, mais toute autre, en des temps et des lieux égalements incertains.