Je m'exerce, contre la conviction commune, à considérer partout et en toutes choses le flux universel. Flux de la pluie, des rivières, des courants et des marées, flux du temps et des saisons, des nuages et du vent, bien sûr, mais aussi le flux de la pensée et des émotions, et le corps lui-même, comme processus de croissance et de décroissance, plante qui sort de la terre et y retourne, "selon l'ordre du temps". Joyeuse mobilité universelle, "branloire pérenne". Mais ce n'est pas assez de parler en terme de mobilité, ou de transformation intérieure : il faut dire avec Héraclite : tout coule, et non comme une métaphore du changement, mais comme une donnée réelle et sensible de tout ce qui existe au monde, et du monde lui-même. "Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n'est autre chose qu'un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d'une ivresse naturelle" (Montaigne, Du repentir, début). Retenons ce terme d'ivresse, qui convient si bien à la démarche branquebalante, chaloupée, et des choses, et de nous. Car nous allons hagards et sans savoir, et quand nous croyons savoir nous chancelons plus encore. Ivresse naturelle, dit-il, structurelle, indépassable, ivresse du début, du milieu et de la fin. Ivresse de nature, jamais assurée, mais qui va son train, comme va le vent.

Nouvelle définition : le réel c'est le flux.

Je vois avec plaisir que Bouddha, refusant de substantialiser l'âme et le corps, et l'individu lui-même, le décrit (sans le définir) comme un flux : flux de processus physiologiques, de sensations, de perceptions, de formations mentales et de conscience. Cinq agrégats mobiles, impermanents, évolutifs, qui jamais ne se fixent, ne se figent, mais se transforment constamment, en relation dynamique les uns avec les autres, et avec le milieu. Flux du corps, air, sang, sueur, urine, ingestion, digestion, élimination, échanges chimiques, électriques, caloriques. Flux sensitifs, chaleur, froid, stimulations, mouvements, impressions. Flux perceptifs : images, simulacres, fantômes, objets. Flux des formations mentales : concepts, notions, représentations. Flux de la conscience comme appareil d'enregistrement, surface sensible, instance de projection et de volition. Tous ces flux s'interpénètrent, se modifient les uns par les autres, si bien qu'il est vain de chercher un moi qui soit autre chose qu'une construction mentale sans contenu. S'en libérer c'est accéder à la conscience des flux, encore qu'il n'y ait, au sens strict, personne pour y accéder ! Plutôt qu'une problématique libération, je crois, à titre personnel, qu'il importe plutôt de s'y couler, au moins à titre spéculatif.

Un pas de plus : je m'efforce de considérer les choses réputées les plus stables, comme une pierre, une tabatière, une table, une voiture, et le reste à l'avenant, comme un flux, ou une masse de flux. Après tout, qu'est ce qu'une table, sinon un agrégat d'atomes, dont la science nous dit qu'ils tourbillonnent dans le vide, entourés d'électrons qui tournent plus vite encore, fantastique ballet inconcevable de forces et d'énergie toubillonnaires. On dira que c'est là une vision abstraite, et que nous ne voyons pas les choses de cette manière. C'est vrai, mais c'est le résultat d'un conditionnemenent qui remonte aux premières années de la vie, renforcé par les apprentissages sociaux. Comment a fait Démocrite pour concevoir les tourbillons atomiques, décrivant les ellypses et les entrelacements des atomes - qu'il pense comme des lettres écrivant dans l'espace, créant les forces et les formes ? Je pense sincèrement qu'il les a vus, de la pénétration et de la sagacité de son regard ! Et ce qu'il a vu il l'a transcrit, et nous croyons à tort que cette transcription est purement spéculative. Après lui efforçons-nous à une transmutation du regard. Je peux voir autour de moi des objets stables, familiers, rassurants, c'est commode, mais cela nous situe dans l'univers morne de l'habitude et de la répétition. Je puis, tout à l'inverse, me laisser embarquer dans l'"ivresse" des flux, percevoir non des objets mais des processus, à condtion de cesser de penser en terme d'objets-pour-nous, d'y plaquer des concepts d'usage et ou d'utilité, de me laisser aller à la danse. Ivresse, principe dionysien, la force plutôt que la forme. 

Rimbaud nous convoquait à un "opéra fabuleux" - il me semble que l'invite est toujours d'actualité.