Le remède à la douleur du monde c'est la distanciation subjective. C'est du moins la lecture que fait Nietzsche de la pharmacopée épicurienne, laquelle intègre une bonne dose de scepticisme théorique. C'est le sens de la première des quatre propositions du Tetrapharmakon : les dieux ne sont pas à craindre. Epicure se garde bien d'entrer dans un débat sur l'existence ou la non-existence des dieux. Il invente cette stupéfiante solution de l'éloignement : les dieux, non seulement existent à des distances incommensurables, dans des intermondes galactiques insondables, mais de plus ils ne se soucient aucunement de nous. S'ils sont aussi parfaits qu'on le dit, en quoi auraient-ils besoin de nos pleurs, de nos supplications et de nos sacrifices ? Conséquemment, nous n'avons pas davantage à nous soucier d'eux, à leur attribuer des volontés, des passions ou des intentions. A l'éloignement du divin répond l'éloignement humain, divorce à l'amiable, discontinuité des règnes. On peut toujours imaginer que les dieux servent de modèles éthiques, eux qui seraient des épicuriens parfaits, mais ce n'est là qu'un idéal de l'imagination. L'essentiel est de comprendre qu'ils n'ont aucune action sur le cours du monde, qu'il n'interviennent en rien dans la destinée humaine, et qu'en somme il est vain de les craindre. Ce dispositif vise évidemment les terreurs religieuses, les craintes du châtiment dans une supposée vie après la mort.

La seconde proposition relève de la même stratégie : la vie de l'insensé - et nous sommes tous peu ou prou des insensés - est contaminée par la pensée de la mort, laquelle, quittant sa place naturelle d'être le terme de la vie, vient, par une sorte de contamination rétroactive, pourrir le présent, l'infecter de soucis et de craintes, ce qui fait que nous vivons constamment sous les ombres de la mort. En termes freudiens on dira : l'ombre de la mort est tombée sur le moi, lequel n'a plus d'espace propre pour vivre et se réjouir. Processus de mélancolisation générale : voilà que l'homme est en deuil d'une existence qui n'est morte que dans son imagination, deuil impossible, deuil sans terme, dont seule la mort réelle pourrait nous délivrer. C'est évidemment le funeste résultat des superstitions religieuses, selon lesquelles la vraie vie est la vie d'après la mort, entraînant une mortification du présent et de l'actuel. Que répondre ? Comment soulager la conscience malade ? Stratégie de l'éloignement, de la distanciation, de la rupture, de la séparation : "quand nous sommes la mort n'est pas, quand la mort est nous ne sommes plus". Montaigne dira joliment : la mort est le bout, non le but de la vie. Nous ne vivons pas pour mourir, nous vivons, et à la fin, la mort survient. L'intention est claire. Il faut désembuer, curer, nettoyer, désinfecter la psyché en remettant les choses à leur place, ouvrir le champ du possible à la conscience du présent, repousser les ténèbres de l'imaginaire : nettoyer les écuries d'Augias, travail héroïque d'Epicure-Héraklès.

Poussons les choses plus loin encore : que cherchons-nous dans les tribulations du désir, dans les affres des passions ? Quel est donc ce Bien à venir auquel nous sacrifions notre bien présent, et la paix de l'âme, et la santé même ? Pourquoi cette rage de posséder, de faire, de guerroyer, de polémiquer ? Nous croyons, sots que nous sommes, qu'il existe quelque chose d'infiniment précieux au delà de la vie présente, jouissance, pouvoir, savoir, gloire ou vie immortelle - alors que l'étude de la nature nous enseigne partout la limite. Limite de la jouissance, circonscrite dans les possibilités du corps, limite de nos pouvoirs, qui dépendent d'autrui, limites de nos savoirs. On refusera la folie de la fuite en avant, on se concentrera sur l'immédiat sensible, sur l'instant présent, on limitera ses désirs, on s'établira dans un modeste jardin, à l'orée de la ville.

J'ai, dans cette chronique, quelque peu outrepassé ce que Nietzsche dit d'Epicure, mais en respectant j'espère l'intention de base, tout en poussant l'analyse un peu plus loin. La lecture de Nietzsche est orientée par un souci typologique : il parle plus du type psychologique et éthique d'Epicure que d'Epicure lui-même. Il voit en Epicure un décadent, mais infiniment respectable. Décadent en ce qu'il exprime la vie finissante de l'hellénisme, le déclin des puissances actives et la fatigue d'une fin de règne ; infiniment respectable parce qu'il n'est pas contaminé par la puissance du négatif, la mauvaise conscience, le ressentiment et la culpabilité - toutes notions inconnues de lui qui prône l'innocence du devenir, la pluralité des mondes, l'absence de finalité dans le monde et dans la psyché, l'amoralisme et la tranquille volupté charnelle. Epicure représenterait le calme et la sérénité d'un bel après midi d'été, heure sereine et douce, suspensison miraculeuse entre l'agitation du jour et la tombée de la nuit.

Après Epicure, la nuit qui vient, c'est le christianisme.