"L'épicurien se sert de sa grande culture pour se rendre indépendant des opinions régnantes ; il s'élève au dessus de celles-ci, tandis que le cynique se cantonne dans la négation. Il se promène comme par des allées de douce pénombre, bien protégées à l'abri des souffles, tandis que sur sa tête mugissent dans le vent les cimes des arbres, qui lui trahissent de quelle violence le monde est agité au dehors. Le cynique, au contraire, s'en va pour ainsi dire nu dehors, de ci de-là dans les rafales, et s'y endurcit jusqu'à perdre le sentiment". (Nietzsche, Humain trop humain, aph 275).

Eté 1877. Nietzsche vient d'être momentanément délivré de son enseignement de philologue à l'Université de Bâle pour raison de santé. Il est vrai que le pauvre homme souffre de migraines, de nausées, de tout un cortège de maux qui l'empêchent de travailler. Une amie lui propose un séjour à Sorrente, il accepte. Et c'est la découverte du Sud, de la lumière sur la mer, d'une soudaine oisiveté enchanteresse, d'une toute nouvelle liberté. Il a rompu avec Wagner, avec la métaphysique schopenhauerienne, avec la morale chrétienne, avec tout son passé. Dorénavant il sera le philosophe de l'Esprit Libre.

Dans le sud il retrouve l'inspiration de la Grèce ancienne, d'Héraclite et d'Epicure. Et cette villa qu'il occupe avec quelques amis philosophes, n'est-elle pas, en somme, une version nouvelle du Jardin, ou une Thébaïde consacrée aux Muses, une école de libre philosophie à la mode antique ? On se promène dans le golfe de Naples, on lit, on devise, on échange des écrits, on commente, on se laisse rêver de perspectives inouïes. Nietzsche accumule des notes qui formeront l'essentiel de "Choses humaines, bien trop humaines", publiées en 1878, après son retour. Car le projet d'école capote. Il faut rentrer, reprendre les cours. Heureusement pour Nietzsche cette reprise n'aura pas vraiment lieu : son état de santé, après quelques semaines de répit, s'est à nouveau aggravé. Le voilà définitivement mis en congé. Et libre pour la philosophie.

Le rapport de Nietzsche à Epicure est assez complexe. D'une part il ne tarit pas d'éloge, il célèbre la perspective résolument thérapeutique d'Epicure, l'indifférence à la morale, l'éloignement des dieux, la vision purement physique de la nature. Face à l'obscurantisme chrétien Epicure est un libérateur. Il invente un style de vie, une ascèse, une hygiène des passions qui en font la figure la plus noble de l'hellénisme finissant, une sorte de synthèse automnale et sublime. Mais de l'autre, à mesure que Nietzsche se fortifie dans sa propre pensée, il dénoncera en Epicure une posture réactive, celle d'un homme qui n'a plus la force de s'affirmer dans le tragique de la vie, et qui se replie sur le souci de la santé, sur le bonheur et la sécurité. La culture est mise au service des passions réactives : "L'épicurien se sert de sa grande culture pour se rendre indépendant des opinions régnantes" - pour circonscrire un espace réservé d'autarcie, d'autonomie, pour être libre à l'abri des tumultes et des tourbillons du monde (ek-chorèsis, à l'écart, hors du choeur bruyant et pahétique de la plèbe). Précisons qu'Epicure déconseille la lutte, considérant que l'essentiel peut fort bien s'acquérir sans lutte et sans violence, en suivant la nature : désirs naturels et nécessaires. 

Le sort que Nietsche réserve à Epicure est assez proche de celui qu'il réserve à Bouddha. Dans la comparaison avec le christianisme tous deux l'emportent de loin, comme thérapeutes et analystes de la santé, là où le christianisme pourrit tout avec le péché, la culpabilité et la rédemption. Pour autant Nietzsche ne veut pas les suivre, estimant qu'ils ont manqué la compréhension la plus profonde, celle de la volonté de puissance, laquelle invite à une libération des forces actives dans un univers profondément régénéré.

J'avoue, pour ma part, mon extrême embarras par rapport à cette notion de volonté de puissance, dont je ne vois guère qu'elle puisse inspirer la vie en dehors du domaine étroitement circonscrit de la création artistique : ici tout est possible, et la liberté, et la pensée, et l'inventivité, et la folie même - là règne la nécessité d'airain, ou le hasard, ou la loi, et la liberté est réduite à la portion congrue (hétéronomie). C'est cette portion, réduite mais essentielle, que l'épicurisme se propose de sauvegarder.