Si l'on considère, avec Groddeck, que la vie, comme la mort, sont des expressions du ça éternel et immanent, on en déduira nécessairement quelques propositions remarquables :

La distinction traditionnelle du corps et de la psyché s'estompe : corps et psyché sont indissociables, étant ensemble et indistinctement des manifestations de l'énergie formatrice du ça. Il en résulte une approche médicale tout à fait nouvelle : considérer l'entièreté du patient, son mode d'être et de paraître comme une unité expressive. Affections physiologiques et psychiques relèvent d'une approche symptomatologique globale qui se refuse à opposer les deux versants : la maladie urinaire, par exemple, sera considérée comme un symptôme autant psychique que biologique. De quoi cette affection est-elle l'expression, voilà quelle sera la question du praticien. 

Le moi cesse d'être compris comme une unité substantielle, permanente et autosuffisante. Il est agi par le ça, lequel immerge et prolonge le présent dans un passé transpersonnel, à travers le passé des parents, et au delà, vers les générations précédentes. Le ça est à la fois personnel, puisqu'il agit l'individu et modèle son existence, et transpersonnel, puisqu'il s'étend dans l'immensité du passé, et continuera d'agir dans le présent et le futur. (Jung parlait du "temps immense" - idée assez proche de la nôtre).

Le ça manifeste une remarquable continuité temporelle à travers les âges. Plus radicalement, il Est la réalité, dont tous les modes temporels transitoires ne sont que l'expression momentanée, éphémère et mortelle. Idée qu'on peut rapprocher de l'Apeiron d'Anaximandre, le fond illimité dont procèdent les choses et à quoi elles retournent, selon l'ordre du temps.

Vie et mort, que nous opposons comme deux contraires absolus, perdent également leur tranchant, car elles sont, l'une et l'autre, des modalités de la vie universelle. Le ça fait naître et fait mourir, il n'y a pas d'exception à cette loi, laquelle commande souverainement l'ordre cosmique. Ici encore nous pouvons remarquer une profonde analogie avec la pensée d'Héraclite : vie-mort, comme on dira hiver-été,ou satiété-faim, indissociables, unité des contraires.

Le temps, de même, est susceptible d'un traitement théorique nouveau. Si pour le moi, et la société, le temps est irréversible, rien de tel dans le ça qui mélange les époques, fait revenir des périodes, les engloutit et les ressuscite, mêlant le passé, le futur et le présent, comme on voit dans les rêves, les symptomes, les crises politiques : temps multiforme, plié et déplié, réversible et imprévisible. Le sujet, façonné par la culture, conditionné au temps social irréversible, dans sa vie intime expérimente un singulier non-temps, ou un temps disfracté dont il ne sait que faire, et qui le déroute, sauf à se familiariser avec les inventions saugrenues et poétiques de l'inconscient.

Enfin, que valent nos oppositions entre homme et femme ? Bien sûr il y a la différence des sexes anatomiques, mais l'élément féminin et l'élément masculin sont présents depuis toujours, cohabitent dans la psyché, exigent des satisfactions correspondantes, au grand dam de la morale commune et des conventions sociales, qui creusent les différences jusqu'à l'absurde, condamnant bien des gens à la névrose. Là encore on pourrait dire, à la manière héraclitéenne : le dieu est homme-femme, ou, à la chinoise : le Tao est yin-yang. Pour un homme retrouver sa part féminine est une mesure de salut, comme l'attestent les artistes, ces explorateurs de l'âme.

On le voit, la conception groddeckienne dépasse largement le cadre d'une réflexion thérapeutique pour s'élever vers les cimes de la métaphysiques, ou, plus jutement, pour plonger dans les abîmes insondables du fondement absolu. Il se réfère souvent à Goethe, dont il reçut une impulsion décisive, lequel avait créé le terme de Dieu-Nature (GottNatur) après sa lecture de Spinoza. Il est vrai que le ça de Groddeck charrie des éléments de la Substance de Spinoza : éternité, puissance, expressivité, onmicontenance. Mais aussi, il retrouve des éléments de la plus ancienne philosophie grecque, comme j'ai pris le soin de le noter : Anaximandre (l'Apeiron) Héraclite (l'unité des contaires) Empédocle (vie et mort, amour et haine). Pour moi Groddeck est le fin continuateur de la pensée de l'origine, avec, en prime, de précieuses indications thérapeutiques, lesquelles n'ont pas été entendues suffisamment, et qui pourraient peut-être nous permettre de sortir des impasses actuelles de la psychanalyse.