L'opposition nature-culture soutient, depuis un certain temps, la pensée anthropologique, et cela avec raison : toutes les sociétés humaines connues organisent de manière originale la séparation d'avec l'instance naturelle par l'instauration d'interdits, lesquels délimitent le champ humain en créant les institutions, dont la fonction, en dernier ressort, est de garantir la satisfaction des besoins par des voies conventionnelles. L'artefact vient remplacer la voie naturelle, sans l'abolir tout à fait. A la voie directe de l'instinct s'oppose la voie de l'institution, par exemple la cuisine, qui modifie et socialise le produit naturel de l'élevage ou de la chasse, en lui conférant une valeur culturelle. Mais quoi qu'on fasse il s'agit toujours de s'alimenter, de se défendre ou d'agresser, de coïter et de se reproduire. La nature est à l'origine, et à la fin de tous les processus, c'est d'elle que tout provient, et c'est à elle que tout retourne : nature = naissance, développement et mort.

Cette vérité première et dernière, c'est Anaximandre qui l'a formulée dans le seul fragment conservé : " Ce dont la génération procède pour les choses qui sont, est aussi ce vers quoi elles retournent sous l'effet de la corruption, selon la nécessité". Genesis, génération, et phtora, corruption, anéantissement. Les choses naissent d'un fond, l'Apeiron, l'illimité, éternel et impérissable, et y retournent, selon la nécessité - il n'y a pas d'exception à cette loi universelle - ou encore, "selon l'ordre du temps". Ce qui signifie qu'il faut appeler "temps" l'écart entre la naissance et la mort, ou le mouvement qui va de la naissance à la mort. Si la mortalité définit les choses, l'immortalité, ou mieux, l'éternité définit l'Apeiron comme source et tombeau universel. Les choses passent, l'Apeiron ne passe pas. Ce que nous appelons nature se compose de deux principies antagonistes : mortalité des choses, éternité du fondement. Mais pour autant il ne faut pas les situer dans des lieux différents, car le fondement n'est pas dans un ailleurs, un en deçà ou un au delà, la source n'est pas séparée de l'eau qui se déverse, elle n'est pas antérieure, elle est omni-présente, essentiellement contemporaine du mouvement des choses : c'est le mouvement qui est éternel, sans début et sans fin.

Si l'on adopte ce point de vue supérieur nos distinctions classiques, valables à leur niveau, perdent ici toute pertinence : il n' y a aucune différence de nature entre nature et culture, ce que Spinoza dira également à sa manière : "L'homme n'est pas un empire dans un empire". Notre culture est un mode particulier de la nature, une expression sui generis, originale si l'on veut, mais qui ne change en rien l'ordre universel. Nous pourrons toujours polluer et ratisser la planète, la vider de toutes ses ressources et massacrer toutes les espèces vivantes, c'est elle qui nous survivra, et sans doute saura-t-elle, comme après la dévastation causée par une comète, faire renaître la vie des cendres que nous avons accumulées à sa surface. Et même si la planète était définitivement dévastée et inhabitable, cela ne changerait rien de significatif à l'ordre cosmique. Que sommes-nous, pauvres mortels, à l'aune du gigantisme universel ?

Le vrai problème est de discerner avec intelligence la pulsion de mort qui habite notre culture technologique, marquée par une accélération inouïe, une frénésie sans exemple, que ne connaissaient pas les cultures traditionnelles, et qui nous voue à une sorte d'apocalypse, sauf si la même intelligence opère un virage, un redressement qualitatif. Un nouvel équilibre est à trouver, une nouvelle conception des rapports entre nature et culture, qui ne peut être celle des sociétés traditionnelles, ni celle de la "mobilisation infinie"(Sloterdijk). Tout le problème est de savoir quelle est la finalité de la technique, et avec elle, de la science et de la politique.