Chaque année qui commence je me dis que ce sera sans doute la dernière. Je vis en sursis, ce qui, en somme, est le lot commun de tous les mortels, leur définition. D'avoir si souvent fêté mon anniversaire ne m'a pas rendu plus sage, tout au plus un peu moins chatouilleux, moins colérique, moins pressé. Et d'avoir frôlé la mort, de très près, d'avoir entendu siffler à mes oreilles le chant funèbre d'Hadès, m'a convaincu, plus que tout, de l'inanité de nos désirs, de nos efforts et de nos espérances. Par un certain côté de mon être je suis déjà de l'autre côté, et  m'étonne, certains matins, d'être encore de ce monde. Je n'y adhère plus, ne m'y colle plus, n'en espère plus rien, désirant simplement finir ma vie dans une molle sérénité, sans passion excessive, sans projet, et si possible, sans trop de douleurs.

C'est un lieu commun de dire que l'homme exècre la mort. "Plutôt souffrir que mourir/ C'est la devise des hommes". Eh bien je n'en suis pas si sûr. Outre que tout un chacun voue volontiers aux géhennes le premier qui lui marche sur les pieds, il y a une secrète attirance, vraisemblablement, en chacun de nous, pour le néant, lequel abolirait le désir et la peine, égaliserait toute chose dans la tranquille vacuité du non-être. Fin des conflits, fin de la haine, de la jalousie, de l'envie, fin de la tension pénible du désir et de l'insatisfaction. Parfois je songe à ces Indiens, qui, sentant venir la dernière heure, s'en vont loin de la tribu, chercher un lieu paisible au sommet d'une colline, pour s'y étendre de tout le long, et y mourir. Les yeux ouverts sur le ciel infini ils s'en remettent au Grand Esprit qui les emporte au pays des chasses éternelles.

Je n'en suis pas là, de plus j'ignore si j'aurais cette suprême sérénité, cet abandon sans réserve. Je ne crois pas à une quelconque survie après la mort, et le Grand Esprit, tout vénérable qu'il soit, me semble une belle invention poétique, une métaphore sublime du néant, ou de la nature, comme on voudra. Mourir c'est retourner dans le grand Tout, que l'on n'a jamais quitté, tout en croyant s'en détacher par la pensée ; mourir c'est s'abolir sans reste dans l'indéterminé. Cela ne rend la mort ni plus facile ni plus difficile, c'est expérimenter simplement que les idées ne changent rien, ne font rien à l'affaire : le fait demeure, sans parade.

Je crains moins la mort que la souffrance. Je me découvre douillet, capricieux, vulnérable, craintif : rien d'héroïque, rien de grand ni de sublime : aucune vertu particulière, aucun courage exceptionnel. Rien que de très ordinaire, et très loin des imaginations que je pouvais nourrir par le passé. Je pense souvent aux douleurs abominables que devaient connaître nos ancêtres, sans analgésiques, sans antibiotiques, sans drogue ni médecine, traînant au long cours des maladies effroyables, soumis à des opérations à vif, sans opium ni codéine, et, comme si cela ne suffisait pas, souffrant mille morts dans d'invraisemblables tortures, pinces et crochets, brûlures, gibets, roue, équarrissages et autres joyeusetés : l'époque ajoutait le supplice judiciaire à la douleur naturelle, renchérissant jusqu'à l'absurde dans l'abomination. J'aurai eu la chance, du moins jusqu'à aujourd'hui, de vivre dans une époque relativement clémente, avec une médecine efficace, de plus en plus capable de réduire la douleur, de prolonger une vie supportable, dans un climat de relative sécurité et douceur. Mais cela peut changer très vite, et la barbarie, et l'horreur qui sont à nos portes, peuvent fort bien débouler sur nos terres, et infecter, et empester le monde. Je l'avoue humblement : je ne souhaite nullement y être si cela se produit, et je me fais bien du souci pour mes enfants et nos descendants.

Pour vivre heureux il faut être prêt à partir. Savoir tout laisser. Mais diable, que laisserai-je donc de si précieux ? 

Si la mort c'est l'imparable et l'impréparable, on peut toutefois y penser comme terme à partir duquel, dans une vision rétrospective, on se demandera ce qu'on a pu faire de sa vie, ce qu'on a réalisé, ce qu'on a manqué, ce qui est resté en friches, ce qu'on a pu mener à l'accomplissement. J'aurai été un mari à peu près convenable, un père passable, un professeur respectable, un écrivain manqué, du moins selon les critères ordinaires. Selon les miens, ce n'est pas le tirage qui compte mais l'influence. Laquelle est fort modeste. Reste ce qui ne relève d'aucune appréciation possible, ce qui fait la vie réelle d'un homme réel, dont nul ne sait rien, et qui emmène son lot dans sa tombe. Cette part inconnaissable, mystérieuse, individuelle sur quoi s'édifie la singularité, qui aura vécu "l'espace d'un matin", et dont rien, ou presque, ne restera.