Je ne lis plus guère de philosophie, une page deci delà, et de préférence d'un grand classique. Non que je dédaigne les modernes, mais souvent ils se complaisent trop à l'écume de l'actualité, collant aux humeurs et aux préjugés du temps. A vrai dire ils se comportent plutôt comme des intellectuels, au sens de Sartre, oubliant la véritable vocation du philosophe, qui est de se tenir aux parages tumultueux de l'originaire. C'est du moins ainsi que j'entends les choses, selon un principe de fidélité intangible à la philosophie antique. Il est vrai que cette position n'a rien de confortable, d'autant qu'elle va à l'encontre de nos préjugés modernes. Aujourd'hui rien en vaut que l'utile, le socialement correct, la performance : l'humanité s'est déifiée elle-même, écartant toute référence à un dehors, éludant toute question sur sa place dans la nature. Nous courons, nous courons, mais nul ne sait où, ni pourquoi. Cette agitation insensée se nourrit d'elle-même, comme un homme ivre titubant au bord de l'abîme.

Ma devise : être dans le temps sans être de son temps. 

Je veux bien m'instruire encore et encore, mais je n'en attends rien : les savoirs accumulés n'ajoutent rien de remarquable à ce que nous savons de toujours, que nous naissons, vivons et mourons, comme naissent, vivent et meurent les feuilles. En cette saison d'automne, particulièrement clémente sur les rivages du sud, riche de lumière et de douceur, rien ne vaut une paisible méditation sous l'arbre ensoleillé, qui libère les feuilles roussies, tombant mollement sur le sol dessèché. Feuilles d'un jour, feuilles toujours. De ma fenêtre ouverte sur le ciel et les branches, assis à ma table de travail, je contemple le cours des saisons, les feuilles qui poussent, vert tendre, délicatement émaillé sur le ciel, feuilles d'été, sombre rideau qui enclôt le ciel, feuilles d'automne, rougeoyantes, jaunissantes, qui déclinent, qui tombent, et l'hiver, branches noires et nues, pathétiquement dressées dans le vide. Le végétal, mieux que les livres, nous enseigne les lois de nature.

J'ai depuis peu diversifié mes lectures, me jetant tantôt dans la poésie, plus souvent dans le roman. J'y trouve des aperçus fort instructifs sur la psychologie humaine, les passions d'amour et de haine, l'invraisemblable violence de l'envie et de la jalousie, le désorde social, l'injustice, la criminalité, la pathologie et la folie, dans notre temps et dans les temps anciens. Je goûte singulièrement les romans historiques et voyage volontiers dans la Chine ancienne, le Japon médiéval, la France de Louis XI et autres. Je vois que les passions humaines sont toujours les mêmes, que seul change l'habillage et la manière. Parfois je me livre à un petit jeu : si j'avais le choix, si je pouvais voyager dans le passé, à quelle époque, auprès de qui voudrais-je vivre ? Alors je m'emballe, je m'excite, je tournoie dans ma tête : Athènes, auprès d'Epicure, dans son jardin ? Suivre Pyrrhon, et Alexandre dans sa campagne d'Asie ? Akhenaton, l'Egypte du moyen empire, ou les campagnes de Ramsès ? Et pourquoi pas le Nouveau-Monde, Sitting Bull ou Crazy Horse ? Ou bien un humble scribe chinois, instruit de la pensée de Bouddha ou de Tchouang Tseu ? Il y a tant à vivre ! Et puis je me retrouve dans mon bureau, assis devant ma machine, je me détourne de mes déambulations vaticinantes et abracadabrantesques pour reprendre la page d'écriture : après tout je ne suis pas si mal où je suis, il n'est pas sûr qu'ailleurs je sois mieux qu'ici, d'ailleurs ne suis-je pas heureux autant qu'homme peut l'être, d'ailleurs le manque est-il autre chose qu'une lubie de l'imagination - et de toute manière nous naissons, nous vivons, nous mourons.