Sur son lit de mort, ma grand-mère, âme simple et généreuse qui avait toute sa vie vécu de la foi du charbonnier, considérant l'état calamiteux de son corps et la détresse de son âme, lève les yeux vers le ciel, et s'écrie avec douleur  : "Ainsi donc il n' y a rien au ciel, on m'a raconté des histoires !". 

Mes grands parents étaient pieux sans affectation, fidèles à l'enseignement de l'église, mais nullement bigots. Les propos salaces ne gênaient personne. On respectait le clergé, mais on ne se privait pas de le plaisanter sur ses faiblesses et ses incongruités. J'ai grandi dans la tradition paysanne qui mêlait la raillerie à l'esprit de soumission, tout en pratiquant les rites obligatoires, juste ce qu'il fallait pour être en règle avec la doctrine. J'allais à l'église le dimanche, je me confessais de temps en temps, mon grand-père ne tolérant aucun manquement aux offices et aux sacrements.  Vers dix ou onze ans je développai une étrange phobie : considérant longuement le Christ crucifié, la tête couronnée d'épines, le regard perdu dans le lointain, la poitrine percée d'où coulait le sang, les clous dans les mains et les pieds, et toute sa personne meurtrie, digne et souffrante, j'étais pris soudain d'une sorte de nausée, malaise de vertige, avec je ne sais quel dégoût inavouable, écoeurement moite qui se renversait en agressité et en colère, je ne sais contre qui, contre lui, et contre moi, et contre tous ceux qui étaient là, bavants de bons sentiments, de culpabilité mièvre, de fausse compassion. La chose devenait vite intolérable, et je crois que ce fut là une des causes les plus évidentes de mes évanouissements. J'étais debout devant mon banc, et je sentais bientôt mes jambes s'amollir, la sueur me mouiller le visage, une étrange faiblesse me gagner tout entier, la vue se brouiller, et voilà que je glissais au sol, m'étalant tout du long entre deux chaises, respirant à grand-peine, et l'on me prenait par les bras et les jambes, et l'on me portait dehors, dans la fameuse ruelle entre l'église et l'école, et, l'air frais emplissant mes poumons, je revenais lentement à la vie. J'en ai gardé une intolérance pathologique aux espaces confinés, à la proximité excessive des corps, à la promiscuité en général : pour survivre il me faut de l'air frais, une confortable distance entre les gens, un espace aéré où s'ébattre en toute liberté. Si l'on me fourrait en prison je n'y survivrais pas un seul jour. Quant à mes évanouissements, plus de trace sitôt que j'eus le loisir d'échapper à la corvée des offices.     

Reste cette énigme : pourquoi l'image du Christ m'inspirait-elle une telle angoisse ? Outre la croix et sa sinistre exhibition de sang et de larmes, c'est le visage, c'est l'image même, cette complaisance morbide à représenter le coeur saignant, comme si dans ce coeur se concentrait toute l'inimaginable douleur du monde, toute la détresse indéracinable du monde, toute l'horreur d'une condamnation infâmante, et si mon propre coeur saignait à cette évocation, je ne savais pourquoi, et cela m'emplissait d'une mélancolie si profonde que le seul salut était de prendre ses jambes à son coup, et si cela était impossible, de me supprimer moi-même, de fuir dans une apoplexie simulant la mort.

On le voit, la religion était mon impossible personnel. On conçoit que de m'avoir jeté par la suite dans un internat religieux fut une bien piteuse solution à mon incurie scolaire : j'y fus à tout jamais dégoûté des messes et des offices, mais la vérité m'oblige à dire que j'y découvris, par réaction, le goût de l'étude, l'amour des langues, la passion de l'antique. A quelque chose malheur est bon.