Le plus grand danger, dans notre organisation psychique, vient de cette illusion qui nous fait courir après l'illimité : illimité de la puissance, du savoir ou de la jouissance, nous représentant toute satisfaction, tout gain comme dérisoire au prix de notre aspiration. D'où la formule : plus, toujours plus, de biens, de plaisir, de renommée, plus de jouir, plus, toujours plus. Mais le corps lui-même proteste, avant que la réalité ne s'écrase sur nous de tout son poids.

Epicure écrit, Maxime XIX : "Le temps infini (apeiros chonos)) contient un plaisir égal à celui du temps limité, si de ce plaisir on mesure les limites par la raison (logismos, raisonnement)". Tout l'épicurisme est dans cette maxime. L'illimité est un fantasme de l'imagination : on croit que le corps peut jouir indéfiniment, en intensité et en extensivité, sans voir, sans vouloir voir, qu'il nous impose des limites étroites, en durée et en intensité. Le temps n'ajoute rien sitôt que la fin est atteinte : l'échèvement qualitatif coïncide avec le terme. Il n' y a rien au delà, et tout ce qui est possible, si vraiment on veut raffiner, c'est de varier les formes, les modalits expressives, par exemple choisir un bon vin, renouveler son ordinaire. De même pour l'amour. 

De manière plus globale, il est assez vain de souhaiter une longue vie, si par là on croit modifier la qualité : les jours s'ajoutent aux jours, et rien ne change. Si le vase est percé il ne retiendra pas plus de liquide, et si le vase est de qualité, il l'est à n'importe quel moment du temps. C'est une illusion de lui prêter je ne sais quel pouvoir d'accumulation, comme si chaque moment s'ajoutait au précédent pour faire une sorte de somme, qui pourrait grandir encore, jusqu'à l'illimité. En fait chaque moment emporte le précédent, le ramène au néant, et seul le souvenir peut nous donner une certaine impression de continuité, qui n'est pas une sommation. Si bien que seul le présent est pleinement réel, même si la pensée peut en élargir le sentiment d'actualité et en repousser idéellement les bords. C'est dans ce présent élargi que tout se joue : plaisir ou déplaisir, espoir ou plénitude, crainte ou sérénité. A le considérer de la sorte le moment se met à consister, à s'épaissir, à se dilater, réunissant dans sa présence tout ce que le corps et l'esprit, ensemble, peuvent réaliser : plaisir constitutif, sensation de congruence, sentiment d'exister. Dès lors la durée n'ajoute rien, tout au plus peut-on raisonnablement souhaiter, sans jamais en être assuré, une continuation dans les mêmes conditions générales.

Les Grecs - et qui est plus Grec qu'Epicure ? - considèrent, à la différence des Modernes infectés par le Christianisme, que la perfection est dans la forme finie. C'est l'esprit de leur sculpture, de leur poésie, de leur éthique. Ils ignorent nos vagues à l'âme, nos épanchements romanesques, nos aspirations à l'ailleurs, à la vie d'après la mort, à la fusion dans l'éternité ou dans le néant. Epicure est clairement du côté de l'ici et du maintenant, nous  convoquant à construire l'excellence de la forme dans les limites du présent.

 

- Pour la délectation de l'esthète je livre ici une ancienne traduction de l'abbé Charles Batteux (XVIII siècle), souvent éclairante, toujours concise, et d'une langue admirable. (Chez BABEL)

"A en juger par la nature même du plaisir, qu'il soit fini ou infini en durée, il n'importe".