"Ce n'est pas le jeune qui est bienheureux, mais le vieux qui a bien vécu : car le jeune, plein de vigueur, erre, l'esprit égaré par le sort ; tandis que le vieux, dans la vieillesse comme dans un port, a ancré ceux des biens qu'il avait auparavant espérés dans l'incertitude, les ayant mis à l'abri par le moyen sûr de la gratitude" (Charis, grâce, gratitude).

L'opposition véritable n'est pas entre le jeune et le vieux, comme une lecture rapide pourrait le faire croire, mais entre l'égarement et l'ancrage. Il est vrai que spontanément le jeune est dans l'égarement et le vieux susceptible de sagesse, mais ce n'est pas toujours le cas : il est des vieux intempérants et impénitents, et des jeunes réfléchis. C'est d'ailleurs le sens de la célèbre ouverture de la Lettre à Ménécée : "Ont à philosopher et le jeune et le vieux, celui-ci pour que, vieillissant, il soit jeune en biens par la gratitude (charis) de ce qui a été, celui-là pour que jeune, il soit en même temps un ancien par son absence de crainte de l'avenir". Donc il faut philosopher à tout âge, si par là on assure la santé de l'âme.

Image marine : la vieillesse comme dans un port, face aux turbulences du sort, aux tourbillons de l'océan. La vision tragique n'est jamais écartée ni oubliée. Ce que le philosopher peut bâtir est comme un abri sur le rivage, précaire dans l'impermanence universelle, précieux pour fonder une vie humaine de qualité. Il faut construire un abri, y "méditer jour et nuit", y accueillir les amis, y goûter sans réserve la joie du jour et les leçons de la nuit, tout en sachant que "face à la mort nous habitons tous une cité sans murailles".

La vraie joie n'est pas la simple gaîté. Celle-ci est un don de nature, elle va et vient, vagabonde et légère, celle-là ne va pas sans réflexion. C'est ce qu'indique le terme charis, grâce et gratitude, si proche de chara, joie, réjouissance. Ce qui réjouit c'est la présence en nous des biens inestimables qui font la vie belle et bonne, en dépit de la douleur. Biens inestimables mais accessibles : biens de nature, biens construits par la pensée, biens octroyés par les rapports amicaux. 

Face aux aléas de l'existence (le sort, la fortune, les incertitudes politiques), aux turbulences intérieures (plaisir et déplaisir, désirs, passions, émotions, aspirations illimités, opinions vaines) il s'agit de construire un continuum psychique, sans exaltation ni dépression, qui assure la continuité de la joie, comme une basse continue dans une partition baroque, supportant sans peine les variations de la mélodie, leur insufflant une sorte de second souffle, les modérant et les dynamisant au gré, pour la meilleure appréciation possible, temporalité seconde et constante qui porte et transporte la temporalité accidentelle en la régulant à l'image de l'Aïon intemporel, image fictionnelle de l'éternité dans le champ de la mortalité universelle.