Installé aux portes d'Athènes, dans son modeste jardin philosophe, Epicure regarde tourner le monde. A vrai dire les turbulences politiques ne l'affectent pas beaucoup. Jeune, il a vu grandir Alexandre, lequel, après avoir conquis l'Asie, fut misérablement emporté par la fièvre. Depuis, ses généraux se disputent l'héritage : Athènes passe sous le commandement d'un tel puis d'un autre : plus ça change plus c'est la même chose, puisque les hommes sont les hommes, possédés des mêmes appétits sans cesse renouvelés. Rien à espérer, tout au plus tel individu, s'écartant de la masse, peut-il accéder, par l'étude et l'entraînement, à quelque indépendance de pensée. On ne s'adressera pas à la multitude, les rhéteurs y excellent, mais on voit où ils entraînent le monde. S'il est une politique possible, à supposer que ce terme de politique convienne à définir cette paradoxale présence-absence, cette distance de proximité abyssale où se tient le sage, c'est celle de l'ek-chorèsis, position à l'écart du "choeur" des citoyens, de ceux qui font chorus, agglutinés dans le Même d'une même communauté, ce que le grec appelle le koinon, le commun (comme dans oikuménisme), par opposition  à l'idion, ou idiotès, le singulier.

A y penser de plus près il y deux sortes de philosophes : les sectateurs du Même (l'Etre, Dieu, l'Etat sous toutes les variantes imaginables), courant dominant, outrageusement surreprésenté dans la culture officielle et à l'université) et ceux qui, merveilleusement, vaticinent à l'écart de la cité par les ravines et les gouffres, traçant leur chemin de hasard et d'errance, feux follets de fortune, amants de lune et de soleil, épris de toutes les ad-venues de la sensibilité, venus vulgivaga, re-négats de la docte orthodoxie, schismatiques du concept, à jamais hérétiques, irréconciliés et vagabonds.

Il faut tout à fait prendre au sérieux la théorie de la déclinaison : ce n'est pas un ajout tardif, controuvé et spécieux à la théorie déterministe, qu'Epicure aurait bricolé après coup pour rendre compte de la liberté. Sans déclinaison pas de monde, pas de combinaison, pas de corps, pas d'esprit, pas d'histoire ni de société. Lucrèce le dira avec force : "sans elle la nature n'aurait rien créé". Deux modèles s'affrontent : un modèle abstrait, celui de la chute indéfinie, éternelle des atomes dans le vide : pluie parallèle, inféconde, morne nuit, mort éternelle. Le second, dynamique : il faut penser que les atomes disposent de toujours d'une puissance de déviation, non plus quam minimum, d'inclinaison ou déclinaison produisant, ici et là, en des temps et des lieux également incertains, de nouvelles trajectoires, précipitant de nouvelles séries causales, des tourbillons alétoires, imprévisibles, imprédictibles. Causalité sans cause assignable, surgissement de causalités nouvelles, que rien n'annonce, que rien n'explique : électron libre, création, natura creatrix, "naturité" - c'est à dire naissance (nasci, natura). Sans cesse dans le poème de Lucrèce revient le terme "sponte sua", de par sa propre puissance, à partir de soi seul, spontanéité.

Il en résulte que l'univers (les plurivers) est immesurable, ne saurait faire unité, ne peut se rassembler en une une totalité organisée et normée, mais qu'il ne se peut penser que comme dispersion, dissémination, infinité immesurable et incommensurable : summa summarum, la somme (arithémétique) des sommes locales, addition infaisable puisque l'univers ne cesse de fournir, au delà de toutes nos tentatives de sommation. Ni ordre, ni unité, ni totalité. Nul Etre qui donnerait la mesure du connaissable, fournirait la logique interne du Tout. A-logos, hors discours, hors clôture : ek-chorèsis. L'ek-chorèsis est  la nature elle-même, toujours extérieure à soi,  fuyant à l'infini sur les chemins de traverses de la déclinaison éternelle.

Prodigieuse cohérence : la nature est effectivement le modèle de la conduite. "Vivre selon la nature" - kata tèn phusin". On voit que cette expression rebattue ad nauseam est autrement riche et difficile que sa version classique : l'homme est nature, fondamentalement, c'est à-dire, déclinaison, déviation, création, sauf si, et c'est le cas ordinaire, il se laisse envoûter par les sirènes de la normopathie, les opinions "creuses", les constructions aberrantes des idéologues du Même, Iphigénie sacrifiée sur l'autel des Achéens, Giordano Bruno brûlé par l'Inquisition.

Lucrèce distinguera fortement les "foedera fati" - liens de la nécessité, mécanisme implacable de la répétition, nuit et mort éternelle du déterminisme strict - et les "foedera naturai", ou "foedera veneris" - liens de nature, c'est à dire nées de la déviation, créatrices et génératives, liens de Venus, liens d'amour, car qu'est ce que l'amour sinon une déviation par rapport à la répétition du même, inclination et inclinaison vers l'Autre, dé-régulation, trans-port, méta-phore, déplacement, transversale, irruption et surgissement, tangente et chocs en série ?

La déclinaison est une version cosmologique : les atomes-lettres composent un opéra fabuleux aux perspectives infinies (comme avec vingt quatre lettres on compose l'iliade, et tous les livres du monde ; avec huit notes toute la musique) sans que jamais ce processus de combinaison n'ait de terme. Jamais la nature ne cesse de fournir, comme dit Pascal. Il est grotesque de prétendre enserrer l'univers dans nos pauvres schémas de pensée, et la première sagesse est de nous tenir à l'écart des dogmes, de nous maintenir dans une position distanciée, contemplant la voûte céleste, et au delà encore, éblouis et ravis, regard perdu dans l'infini : c'est le vrai sens de theoria.

Version éthique : ek- chorèsis, Lathô bias : vivre à l'écart, plutôt que vivre caché (La Fontaine) car il n' y a rien à cacher, nul petit secret intime et honteux, nul vice ou défaut, tout est clair au soleil de la sagesse, mais il n' y a pas lieu de pavoiser, de montrer, de s'afficher, de concourrir, de courtiser, de flagorner, ni même de prêcher. Laissons Socrate entreprendre les jeunes gens, Diogène courrir par la ville en exhibant une lampe allumée en plein jour : gamineries de névropathes. Laissons les autres prier des dieux qui n'ont que faire de leurs offrandes, laissons les ambiteux cultiver des puissants qui vont les écraser, les riches accummuler des biens qu'ils ne pourront emporter dans la tombe. Le monde va comme il peut. Rien n'oblige un homme sensé à parader dans la parade. Ek-chorèsis