"Il faut s'adonner à la philosophie pour que t'advienne une liberté véritable" (Sénèque.) C'est dire du même coup que la liberté est une conquête, nullement un état de nature. Notre disposition spontanée nous porte à l'errance des opinions, des humeurs et des circonstances. Hors de la discipline indispensable, notre esprit "fait le cheval échappé" comme dit joliment Montaigne, qui, libéré des contraintes de la profession, découvre avec surprise la pusillanimité de ses désirs, errant et fouaillant de tous côtés, avant de se resaisir par l'étude et la pratique de la philosophie.

La philosophie ne va pas sans un amour, comme l'indique son étymologie : amour de la sagesse. Mais la sagesse est une dame bien austère et lontaine, bien abstraite, qui ne peut prendre vie et chair que par la présence et l'exemple d'un maître. C'est une chance inestimable de pouvoir rencontrer de vivo un tel homme vivant, qui soit un conseiller, un initiateur, un ami. Montaigne avait rencontré La Boétie, qui éveilla son esprit et échauffa sa sensibilité. L'esprit seul ne suffit pas, il faut de l'amour, de l'admiration, non béate et stupide, mais lucide et vigilante. Philo-sophia : sagesse de l'Ami. Tous nous avons besoin d'un tel Ami, en qui s'incarne l'esprit de vérité. J'aime à penser que tel fut Epicure pour ses proches, si l'on en croit la tradition qui veut qu'Epicure fut celui qui comptait le plus grand nombre d'amis. Voyons Lucrèce célébrant celui qui fut son initiateur, l'honneur de la Grèce.

Il arrive souvent, et ce fut mon cas, qu'on ne rencontre pas, au moment où cela serait si nécessaire, l'homme vivant en qui se formerait l'image de cet amour. Alors on va chercher dans le passé, on étudie l'histoire, on se forme une image de substitution. Nietzsche s'enthousiasmant pour Schopenhauer. C'est un pis-aller. L'imagination va embellir, magnifier, idéaliser, et ce n'est pas bon. Il faut voir les défauts, les insuffisances, les faiblesses autant que les qualités, et cela ne se peut faire que dans un contact direct. Je prends beaucoup d'intérêt à la biographie des philosophes, autant et parfois plus qu'à leurs théories. Je veux voir l'homme, fût-il grincheux et mélancolique, avaricieux et caractériel, car une pensée est avant tout l'expression d'une idiosyncrasie particulière, et les philosophes, dans l'ensemble, me paraissent avoir été des singularités très étonnantes, des "lascars", des originaux, des "cas-limites" relevant plus de la pathographie que de la normalité. C'est une raison supplémentaire de les étudier et de les apprécier : tout ce qui a quelque intérêt et valeur culturelle vient des extravagants, jamais des normopathes. Leur singularité psychique les pousse à rechercher l'exceptionnel, le rare, le précieux, ce qui fait que par eux les murailes du monde sont merveilleusement reculées, à défaut d'être abattues. (C'est dans ces termes que Lucrèce salue l'action libératrice d'Epicure).

Oui, la philosophie, dans sa définition grecque, est une extraordinaire école de liberté - une "scholè", loisir créateur, étude, expérimentation, pratique quotidienne, de laquelle, une fois qu'on a débuté, jamais on ne se lasse, et que jamais on ne songe à abandonner. Elle est à la fois finie et infinie, dans un sens très spécial, finie parce qu'il est parfaitement possible d'en réaliser la fin, qui est la grande joie, infinie parce que le cours du monde est infini, qu'il y a toujours à voir et à savoir, encore que ces nouveautés ne changent rien de fondamental. Ce qui est irrémédiable faux, et proprement pathologique, c'est de croire que l'achèvement ne se ferait qu'à la fin des temps, ou dans un au delà fantastique, alors qu'il se fait ici et maintenant, dans le monde tel qu'il est, à chaque instant, si chaque instant se donne intégralement pour ce qu'il est, ni plus ni moins. 

Telle est la bonne Nouvelle. Mais elle n'a de sens, je le crains, que pour ceux qui ont fait le deuil du manque, qui ne cherchent rien, n'attendent rien, n'espèrent rien, et qui s'installent dans le temps mortel comme s'il était immortel.