J'entame ce jour même ma septième décennie. A dire vrai je ne pensais pas, jadis, atteindre un âge aussi respectable, encore que cela n'ait rien d'exceptionnel de nos jours. A croire nos spécialistes de la santé on gagne chaque année quelques mois de longévité, si bien que plus on vieillit plus on allonge sa vie, ce qui me semble un joli paradoxe, à la fois prometteur et parfaitement ridicule : à ce train-là comment peut-on faire pour mourir ? Notre époque fourmille de paradoxes de ce genre, comme on voit dans les usines à penser de la Silicon Valley, qui cherchent fébrilement les conditions technologiques de l'immortalité, greffant des neurones informatiques sur les neurones vieillissants des pauvres humains. Ailleurs on voit des papys efflanqués pédaler avec frénésie, courir à perdre haleine, nager, plonger, escalader, sauter et parachuter, on exhibe des centenaires pétaradants, gaillards et forniquants, on veut croire, et faire croire, que tout est possible, affaire de volonté, que la santé est une donnée universelle qu'il suffit de cultiver, qu'il n' y a pas de limites à la puissance, que le savoir nous ouvre les portes d'un monde paradisiaque.

Déni du réel, évidemment.

J'ai la chance d'être en une santé honnête. Mais je ne puis oublier que j'ai traversé deux épreuves de maladie qui auraient pu m'emporter, et qui m'auraient emporté en des temps anciens. Je ne dois ma survie qu'aux progrès de la médecine et de la pharmacopée. J'honore la science, je la restecte et je l'admire, mais je ne suis pas pour autant un sectateur ou un inconditionnel. Surtout je conserve, à tout instant de ma vie, la conscience de la mortalité. 

Chaque instant vécu est une sorte de miracle : je vis, et je sais que je pourrais ne pas vivre, et que, comme dit Pascal en un autre contexte, une brindille pourrait me détruire. 

Je pense souvent au mot de Goethe déclarant que l'âge apporte abondamment ce qu'on espérait en vain obtenir dans sa jeunesse. Il y a du vrai, sauf que ce quelque chose que l'âge apporte n' a plus grand chose à voir avec ce qu'on pouvait espérer naguère. On brûlait de vivre avec intensité, on voulait explorer, expérimenter, risquer, provoquer le sort. Tout cela n'a plus guère de sens. Quoi qu'on ait pu faire on ne fera plus grand chose de nouveau, et cela même ne donne plus de nostalgie ni de tristesse. On voit bien que certaines expériences sont dorénavant impossibles, mais il serait ridicule de s'y frotter, d'autant que le corps, comme une vieille harde, se traîne paresseusement vers l'étable. Mais le paresser a du bon, et la sieste, et le doux farniente des fins d'après-midi, quand les autres s'escriment et s'échinent à la tâche. Ce fameux "à quoi bon" qui jadis me paraissait le comble du désespoir, l'expression ultime du "taedium vitae", me semble à présent contenir une noble et rude sagesse, exprimer la règle fondamentale de l'activité, ou plutôt, d'un non-agir taoïste irrécusable : pourquoi faire ce que d'autres font si bien (comme d'écrire des livres qui se vendent), pourquoi faire quand il n'y a pas de nécessité impérieuse à faire, que le temps favorise plutôt une douce méditation sous les arbres, que les oiseaux chantent le bleu du ciel, et qu'en somme toute action ajoute plutôt au malheur du monde sous prétexte de le guérir.

Certains désirs perdent de leur acuité. D'autres apparaissent ou se renforcent. On n'est certes pas sans désir, plutôt sans passions. C'est un régime lent et indolent, une humeur un peu plate, sans à-coups, sans saillies bien remarquables. Un jeune y mourrait d'ennui. Mais je constate, un peu tard, que chaque âge a ses plaisirs et ses douleurs, incommensurables aux autres, mais aussi une sorte de perfection absolue. Il faut vivre selon son âge, ne rien regretter si possible, et surtout ne rien espérer. Je m'imagine assez bien dans le costume et la peau d'un vieil indien, assis au sommet d'une colline, contemplant l'immense colonne des bisons avançant dans la plaine, hochant la tête à la pensée de ce monde qui va disparaître, et s'en remettant pour finir à la permanence du ciel et de la terre, plus essentielle que toutes les activités des hommes.