"Comment ne pas passer à côté de sa vie" ? Avant de se précipiter dans une réponse - et il n' y en a que trop venues de tous les horizons de la coaching-philosophie - il importe de s'étonner de la question elle-même. Car enfin, bon sens oblige, on ne mène jamais qu'une seule vie, la sienne propre, et nulle autre, et c'est bien de celle-ci qu'on meurt, et de nulle autre. En toute rigueur on ne peut passer à côté, car il n' y a pas d'autre possibilité. Cela dit, on peut avoir le sentiment, vrai ou faux, sincère ou mensonger, de rater sa vie. Mais que signifie rater sa vie ? Deux points de vue possibles : le premier, le plus courant, c'est celui de la norme sociale. Par exemple, tel que son père destinait à devenir un industriel, s'obstine dans les arts, sans génie ni talent, et finit misérable dans un hospice. Ou alors, comme un certain Adolf qui se voulait peintre novateur, échoue lamentablement dans un rôle de dictateur. Se placer du côté de la norme pour juger de la qualité d'une existence c'est toujours une erreur de jugement, qui se paie souvent en termes de symptômes, de dépression, voire de maladie grave. Le second point de vue, seul correct à mes yeux, est d'en juger selon l'orientation du désir. La vraie affaire de l'être humain, c'est de se faire le plus rapidement possible une idée au moins approximative de son désir directeur, expressif du daïmon intime, duquel nul, hormis le sujet lui-même, ne peut rien savoir. C'est dire que toute existence, à la lumière de cette intuition de base, est véritablement, radicalement, une aventure, un risque sans norme préétablie, une expressivité en acte.

Mais, dira-t-on, comment fait-on pour découvrir ce fameux désir directeur ? Ma foi, il n'y a pas de recette magique. Le vrai problême n'est pas le désir en soi, car des désirs il y en a multitudes en chacun, c'est de découvrir en soi un principe hiérarchique par lequel on apprend à renoncer à certains désirs secondaires, ou à les mettre en veilleuse, au bénéfice d'une tendance centrale qui organisera la vie psychique autour d'un ou de quelques thèmes souverains. Il ne me semble pas si difficile, dans un sujet doué d'énergie et de décision, de déterminer, à la faveur des circonstances, des essais et erreurs, des tentatives réussies ou avortées, quel est, pour soi, ce qui compte vraiment, ce qui excite l'intelligence et les sens, qui met en mouvement l'énergie de l'être, ce pour quoi on est prêt à renoncer à bien des satisfactions annexes, pour sauvegarder et affirmer l'essentiel.

Les biographes de Freud, et Freud lui-même, racontent que l'étudiant précoce, lisant le poème "A la Nature" de Goethe, s'enflamme pour la connaissance et se décide à entreprendre une carrière scientifique. On connaît la suite : études médicales, neuro-physiologie, psychiatrie. Freud veut connaître et comprendre l'être humain. Déçu par les sciences de son temps il crée la psychanalyse, dont il espère qu'elle satisfera son insatiable désir de connaissance, qu'il n'hésitera pas à mener au delà des limites du convenu, pour explorer le "Royaume des mères" - selon une expression du même Goethe dans le second Faust. Le désir de connaissance rencontre l'interdit - songeons à la dissection et à la vivisection longtemps condamnées par l'Eglise - et c'est dans la capacité de transgression qu'il s'éprouve dans sa vérité.

Quel prix suis-je capable de payer pour affirmer mon désir ? Voilà la vraie question, et c'est à cette aune que l'on reconnaîtra la valeur d'un désir. En tout cas cette règle balaiera sans difficulté tous les désirs annexes, controuvés, inauthentiques, simple lubies passagères, ou échos fallacieux des désirs d'autrui. Je doute que pour faire plaisir à quelqu'un, fût-il père ou mère, on consente à de tels risques, sauf à être rongé par une culpabilité pathologique, ou égaré dans une prodigieuse méconnaissance de soi. Cela arrive, et quand cela arrive, c'est en général le corps qui proteste, générant de pénibles dysfonctions, qu'il faut savoir reconnaître et écouter. C'est le dernier avertissement avant le désastre.

On se dit parfois qu'on aurait dû ou aimé mener une autre vie que celle-ci, toujours insatisfaisante, incomplète, cahotique, banale ou autre. On se prend à rêver. On convoque souvenirs et images, brossant le tableau idyllique d'un avenir triomphant. " J"aurais pu, j'aurais dû..." Et quoi encore ? Examinons-nous plus profond. Ce chemin que nous avons pris, quand l'avons-nous pris ? Dans quelles circonstances ? Avec quelle visée ? Si c'est un mauvais chemin rectifions d'urgence, il est temps. Si c'est le bon, de quoi nous plaignons-nous ? Il n'en existe aucun qui assure bien-être perpétuel, satisfaction pérenne. Si notre désir essentiel a trouvé un mode d'expression convenable (elle sera toujours partielle et partiellement écornée) nous pouvons nous dire, autant qu'il est possible à l'homme, heureux.