Empédocle parle du dieu :

"Dans ses membres il n'est point pourvu d'une tête identique à l'homme, ni de son dos ne pointent deux rameaux, il n'a pas de pieds ni de genoux agiles, ni de parties velues, mais seulement un coeur sacré et indicible qui se meut, dont les pensées rapides comme la flêche s'élancent à travers le monde entier" (DK, 134 - traduction Colli).

Empédocle rejette vivement toute représentation anthropomorphe pour dégager une nouvelle conception du divin, conformément à son immense projet de refondation du savoir. Le dieu c'est l'univers, ou mieux, la substance sacrée, indicible de l'univers - "un coeur sacré et indicible qui se meut " : le mouvement est la réalité vivante de ce monde, parcouru, malaxé, tourmenté des forces éternelles et incrées (les quatre éléments) soumises elles-mêmes à la contrariété polémique de l'Amour et de la Haine - à entendre également hors de tout anthropomorphisme, comme des principes physiques et psychiques éternels, dont l'action perpétuelle fait la vie du monde, sans origine et sans fin.

La suite, en particulier, mérite attention : "dont les pensées rapides comme la flèche s'élancent à travers le monde entier". Il s'agit bien de rendre compte métaphoriquement de l'action du dieu-univers, "pensées", nous dirons volontiers : pensées-forces, impulsions psychiques, rayonnment énergétique, qui à partir d'un centre invisible, modifie immédiatement les rapports subtils entre les éléments et les corps. Mais comment ne pas y voir, à l'arrière-plan, l'image traditionnelle d'Apollon : la flèche de l'arc, qui agit à distance, avec son double caractère, de création et de destruction, Amour et Haine, Philia et Neikos ? Apollon, dieu du soleil - et ici encore, n'est-ce pas l'image du soleil qui inspire le symbole rayonnant du Sphaïros sacré, perfection idéelle qui s'offre à la contemplation du sage ? Voilà qui confirme notre idée : Empédocle s'empare de la mythologie poétique (le Mythos, parole sacrée) pour la vider de sa substance imaginaire et lui substituer une sorte de Logos expressif, véhicule révolutionnaire d'une pensée toute nouvelle.

Il est interessant de comparer cette phrase d'Empédocle avec celle d'Héraclite : " Ce monde, le même pour tous, aucun dieu ni homme ne l'a fait, feu toujours vivant, s'allumant et s'éteignant en mesure". Héraclite réjette de la même manière tout anthropomorphisme, tout créationnisme, fût-il divin. Le monde est éternel et incréé. Là où Empédocle parle d'un coeur sacré et indicible Héraclite pose le Feu comme principe universel, élément principiel dont découlent toutes les mutations, eau, terre, air, éther, et de là tous les corps dans leur transformations pérennes. Il s'agit toujours de déterminer, si possible, le principe du mouvement - "tout coule" disait Héraclite - dans un univers conçu comme unité-totalité bienheureuse, incorruptible et éternelle.

Est-ce un petit délire de ma part ? La phrase finale d'Empédocle "dont les pensées rapides comme la flèche s'élancent à travers le monde entier" me fait penser invinciblement à celle d'Epicure déclarant que 'l'amitié fait sa ronde tout autour du monde habité, nous appelant tous à la vie bienheureuse" - même image d'un rayonnement solaire, d'une danse des éléments - ici les hommes et les femmes, Grecs ou Barbares, d'ici et de là-bas, riches ou pauvres, instruits ou ignorants - mais avec une tonalité pacifique fort étrangère aux penseurs des origines. L'Apollon bifide, ambivalent, cruel et destructeur s'est entre temps adouci, il est devenu musicien, médecin et guérisseur, ami des hommes et de la beauté. Mais il est toujours, sous toutes ses formes, jusque dans les plus terrifiantes comme dans les plus amènes, le prince de la Sagesse, l'inspirateur, le père divin de la Philosophie.