L’UN et l’ AUTRE

 

 

Peut-être faut-il penser l’Un comme la structure fondamentale du mythe : mythe de l’amour, exemplairement décrit par Platon dans le Banquet, comme effort désespéré de reconstruire l’unité perdue en se collant à la part manquante, de récupérer cet autre qui nous aurait été soustrait par la malignité des dieux. Mythe politique : constituer une société homogène où les divers composants se fondraient en une harmonie supérieure, effaçant les singularités de classe, d’origine, d’intérêts, de culture et de religion : la « volonté générale » de Rousseau, la « société sans classes » de Marx, au pire la formule hitlérienne : « un peuple, une langue, un empire ». Un, toujours Un. J’irai jusqu’au soupçonner, dans le psychisme humain, une secrète et tenace illusion, selon laquelle l’existence, vécue spontanément dans la déchirure et l’insatisfaction, ne serait supportable et sensée que par le désir, la passion, l’obstination à rechercher Cela, image, figure, objet ou fétiche par quoi l’unité serait enfin restituée. Et comme nul n’y parvient jamais, on va chercher dans l’au-delà ce qui se dérobe ici-bas, la béatitude et la félicité. Et c’est ainsi que la mort elle-même peut paraître désirable.

Mythe, disais-je, ou structure universelle de l’imaginaire, soutenue par les illusions du Moi. Ce qui se conçoit aisément, si l’on considère que le moi est cette enveloppe, à la fois physique et psychique, nécessaire à la conservation, petit ilot subjectif flottant à la surface tourmentée du monde. C’est ainsi que la sphère apparaît comme la figure princeps, le modèle invariant de toute psychologie du Moi. Notons au passage que les premiers penseurs de l’univers (uni-vers) représentent le dieu-cosmos sous la forme du Sphaïros parfait, complet par soi, autosuffisant et lumineux. Chacun, grand ou petit, sage ou fou, se rêve dans l’intime comme un Soleil !

L’Un est l’unique, le total et le parfait. Mais il faut bien un jour admettre que les autres existent, ce qui ne va pas sans douleur. Sartre écrit fort justement : « La chute originelle c’est l’existence d’autrui ». Si l’autre est, que suis-je ?

Vient un moment où cette découverte se double d’une nouvelle blessure : si l’autre est, je suis un autre pour l’autre. Moi qui me croyais le centre lumineux de l’univers, je ne serais donc qu’un astre parmi d’autres, parmi des milliers d’autres, un atome dans la danse universelle des atomes !

Quelque chose se fissure : d’un côté le sujet reconnaît en raison la vérité indépassable de la pluralité, de la multiplicité, de l’autre il opère une dénégation, refoule la vérité dans l’inconscient où le vieux mythe poursuivra une existence larvaire et tenace, resurgissant par périodes – notamment dans l’énamoration qui fait flamber les illusions enfouies. Le sujet sait et ne veut pas savoir, quoi ? Que un est un nombre parmi d’autres, que si chacun se veut l’Un, cela fait beaucoup d’uns, et qu’ en somme, chacun est quelqu’un, c’est-à-dire à la fois quelqu’un (le seul à être soi) et quelque un, un parmi des millions.

Jean Piaget avait montré que la véritable naissance de l’intelligence se faisait par la découverte et l’assomption de la réciprocité : ce qui vaut pour moi (par exemple la justice) vaut pour l’autre, lequel doit faire la même opération. Ainsi se construit l’idée de la justice, qui n’est pas la vengeance (duelle), mais une opérativité triangulaire, l’un, l’autre et le principe de réciprocité, dimension symbolique, séparante et pacifiante, ouvrant le champ de l’échange généralisé.

Il découle de ces considérations que l’Autre n’est pas seulement le proche, le voisin – en allemand le prochain se dit Nebenmensch, l’homme à côté – car dans l’imaginaire il se pourrait bien qu’il ne soit qu’une ombre, ou un miroir de moi-même, l’autre moi (alter ego) – L’Autre est une structure psychique, un espace mental qui fait que l’autre que je rencontre, à qui je parle, est positionné d’emblée comme extérieur à moi, différant et différent, pensant, parlant et agissant, non en fonction de moi, mais d’après sa propre idiosyncrasie et sa propre logique. Aussi n’est-il jamais ce quelque chose qui viendrait combler mon manque structurel et boucher les orifices béants de mon univers personnel.

Cette perlaboration paraîtra triviale, voie banale. Elle ne l’est nullement. C’est en effet une singulière difficulté que de se hisser à cette dimension symbolique lorsqu’on voit combien tout un chacun est prisonnier de ses fantaisies et de ses fantasmes. Tout conspire, et les mythes sociaux, et les mythes religieux (cérémonie du mariage : « Vous ne ferez plus qu’une seule chair »), et la politique, et le commerce, et les boniments du « développement personnel », et l’air du temps, et la dictature du plaisir, à renforcer et sanctifier les aspirations du moi, au détriment de la vérité.