Si la somme arithmétique des atomes est infinie, formant l'infinité des corps dans l'univers, ils sont en nombre fini quant à leur forme et leur structure, se combinant de mille manières dans toutes sortes de corps : en quelque sorte l'atomisme anticipe la chimie moderne, rêvant, sans y pouvoir parvenir, d'une table exhaustive des éléments :

"Conçois donc un grand nombre de corps (premiers)

Commun à maintes choses, comme les lettres aux mots" (I, 196, 197).

Cette analogie, ici clairement exprimée, entre l'atome et la lettre, est de la haute signification : nous sommes bien en présence d'une combinatoire universelle, fondée sur la permutation ouverte de quelques éléments fondamentaux, limités en nombre, mais susceptibles de variations, déplacements, glissements, permutations infinies, comme sont les lettes qui font les mots, les phrases, les paragraphes, les livres. L'idée est reprise et développée plus loin :

"Ce qui importe pour les atomes identiques

C'est la combinaison qu'ils forment avec d'autres

Et les mouvements qu'ils se communiquent.

Car ceux qui forment ciel, mer, terre, fleuves, soleil

Se trouvent dans les arbres, les moissons, les animaux,

Mais unis à d'autres et mus diversement.

Oui, même dans mes vers, tu vois disséminées

De nombreuses lettres communes à bien des mots, 

Pourtant les vers, les mots, il te faut l'admettre, 

Diffèrent par leur sens et leur sonorité.

Tel est le pouvoir des lettres par simple transposition,

Mais les atomes disposent de pouvoirs plus nombreux

Pour créer toutes les choses dans leur diversité". ( I, 817 à 829).

       Difficile d'être plus clair ! Permettez-moi deux codociles. Ces pouvoirs plus nombreux des atomes, c'est la grande variété des formes, mais surtout la spontanéité, le mouvement autonome de déclinaison, que la lettre ne possède pas. La culture, si belle soit-elle, ne saurait rivaliser avec la toute -puissance de la nature.

Il est en des lettres comme des notes de musique : l'univers est poème, et polyphonie - idée qui sera reprise, dans d'autres contextes par Schopenhauer et Nietzsche. Le poème de Lucrèce est la quintessence de l'univers lui-même, formé selon les mêmes principes, selon les mêmes lois, développant, de la naissance à la mort, le sortilège de la Venus gubernans, jaillissant de l'informe, formant les formes impermanentes, musique et poésie, sublime danse au dessus du Chaos. Poème-univers. C'est en ce sens, seconde suite, que l'épicurisme peut se proclamer discours du vrai (alètheia"vera ratio", expression qui apparaît de multiples fois), s'il est patent que la parole, ici, accompagne de son mouvement propre le mouvement même de la création continuée. En grec, plus qu'en latin la chose est palpable : alètheia, le dévoilement, le non-caché, l'ouverture sur le secret formulable des choses ; alè-theia, danse divine, danse de Venus victorieuse de Mars, le temps d'une étreinte, volupté divine sur fond de mort.