Après le modèle "quantique" esquissé dans l'article précédent, voici un second modèle, exposé par Lucrèce lui-même, singulièrement, quelques lignes plus loin, ce qui est pour le moins troublant : s'agit-il de deux modèles différents, ou bien l'un est-il un cas particulier de l'autre, comment savoir ? Mais revenons au texte. C'est la présentation canonique de la déclinaison (II, 214 à 221) :

"Dans la chute qui les emporte, en vertu de leur poids

Tout droit à travers le vide, en un temps indécis,

En des lieux indécis, les atomes dévient un peu (depellere)

Juste de quoi dire que le mouvement est modifié (mutatum).

Sans cette déclinaison (declinare), tous, comme gouttes de pluie

Tomberaient de haut en bas dans le vide infini.

Entre eux nulle rencontre, nul choc possible.

La nature n'aurait donc jamais rien créé."

 

Voici donc un modèle vertical : la chute rectiligne, parallèle des atomes dans le vide "comme des gouttes de pluie" qui tomberaient indéfiniment, solitairement, isolément, sans que jamais la moindre rencontre ne modifie la stérile trajectoire  : point de nature, point de naissance, mais toujours encore le règne de la mort éternelle. Encore une fois : il ne suffit pas de poser l'infinité des atomes dans le vide infini pour faire une "nature" - il faut le troisième élément, la déclinaison, sans quoi rien ne peut naître.

Il n'existe aucun point fixe dans l'univers qui fasse fond, idée totalement révolutionnaire dans la pensée de l'Antiquité. L'épicurisme construit le pluralisme philosophique : dissémination atomique, pluralité des mondes, pluralité des hypothèses explicatives, comme on voit ici :

"Souviens-toi que l'univers entier n'a pas de fond

Nul lieu où puissent s'arrêter les corps premiers

Parce que l'espace est sans fin ni mesure

Et dans l'immensité s'ouvre de toutes parts" (II, 89 à 94)

 

La déclinaison est le minimum pensable : juste ce qu'il faut d'écart, "non plus quam minimum", juste ce qu'il faut pour que le mouvement (vertical) puisse être dit "modifié" (mutatum). Le clinamen est une causalité sans cause : nulle cause antécédente, qui ouvrirait une fuite indéfinie dans la chaîne des causes, jusqu'à poser un fondement théologique, un démiurge ou un créateur ex nihilo (Spinoza dira de même que les hommes font délirer la nature, remontant de cause en cause jusqu'à Dieu, "cet asile de l'ignorance"). Une causalité première, une dérivation minimale, "sponte sua" c'est-à-dire spontanée, on dirait aujourd'hui aléatoire, comme on voit abondamment en physique quantique, où l'électron libre défie toute logique, décrivant des figures imprévisibles et imprédictibles.

La spontanéité est dès lors, et contre toute la tradition déterministe, le caractère spécifique de la nature, son génie propre : natura naturans, nature toujours naissante, naturante, créatrice d'imprévisible, puissance poiétique. Des milliards de milliards de déclinaisons, par cataractes, par avalanches, produisent les séries causales en chaînes, font les mondes, et les corps, et les vivants, les jettent dans l'existence et les défont, dans la suite infinie des temps, dans l'immensité des espaces.

Mais alors, faut-il choisir entre le premier modèle, celui du chaos, et celui de la pluie traversée de tangentes ? Si je ne me trompe, le second, la pluie verticale, vaut surtout comme réfutation du déterminisme, explicitation "mathématique" de la déclinaison. Rien de plus aisé à comprendre que cette image de la pluie traversée d'obliques. Image pédagogique, bien faite pour convaincre le lecteur réticent. A tort ou à raison, je préfère le premier modèle, plus ample, plus universel, et considérerai volontiers le second comme un cas particulier du premier. Dans la variété inconcevable des chocs et des trajectoires on peut imaginer qu'ici ou là, les atomes chutent en pluie parallèle, et que là, comme ailleurs la déclinaison opère, et provoque de nouvelles trajectoires causales. Mais ailleurs, dans d'autres trajectoires également inconcevables, d'autres écarts, imprévisibles et alétoires, font tourbillonner, danser la chute, naître des formes nouvelles. 

Approfondissement : c'est de la mort éternelle qu'a jailli la vie, précaire et magnifique, et à la mort éternelle elle retourne. Mais ailleurs, sous d'autres cieux, un autre monde, une autre forme de vie.