Premier modèle, modèle "quantique" : les atomes "errent dans le vide, se meuvent, s'affrontent, se repoussent, rebondissent, se heurtent, sautent, s'écartent, s'éloignent, s'enchevêtrent, mouvement incessant et varié, agitation éternelle, turbulences, chocs, bifurcations, retours, tantôt ici et tantôt là, partout et en tous sens".

Je n'ai fait là qu'énumérer les termes utilisés par Lucrèce pour dépeindre le mouvement des atomes dans le vide infini. (II, 70 à 132) Suit l'admirable tableau de la danse des poussières dans la lumière :

"Quand les lumières, quand les rayons du soleil

Se glissent dans l'obscurité d'une chambre, contemple.

Tu verras parmi le vide maints corps minuscules

Se mêler de maintes façons dans les rais de lumière,

Et comme les soldats d'une guerre éternelle

Se livrer par escadrons batailles et combats

Sans s'accorder de trêve et toujours s'agitant

Au gré des alliances et séparations multiples.

C'est ainsi que tu peux saisir par conjecture

L'éternelle agitation des atomes dans le grand vide" (II, 114 à 122)

 

Ces turbulences figurent assez bien le chaos originel, mouvement désordonné qui ne laisse pas de faire songer aux tourbillons de Démocrite, dont les occurences hantent manifestement le poème de Lucrèce, dans ces turbo, turba, turbare, tumultes et turbulences qui emportent, ouragans et cyclones, les. vaisseaux livrés à la violence des vents. Mais je crois que, plus qu'à Démocrite, il faut songer à une représentation maximaliste du chaos originel, état spéculatif de "la mort éternelle" - si par mort éternelle il faut, très logiquement, entendre l'état d'une matière antérieure à toute organisation, éparpillement stérile dans le vide infini, AVANT LA DECLINAISON, puisque c'est seule la déclinaison qui rend possible un "contrat de nature", une émergence, une con-venance, une con-jonction ("conjuncta" : les agrégats joints, les corps). Le chaos, en ce cas, désigne la mort éternelle, un état précédant "la nature" - en toute rigueur, puisque la nature c'est la naissance, et à terme, la vie. Ainsi cette métaphore de la danse des poussières - danse des atomes - vaut - elle spéculativement, in abstracto, comme modèle de l'opposition entre l'état pré-naturel, état zéro, et l'état de nature, où se sont constitués des assemblages, conjuncta, liés par les "feodera naturai", liens et convenances structurant les corps constitués.

Redoublement : d'un côté les "escadrons, batailles et combats d'une guerre éternelle" - la vaine et tumultuaire agitation de Mars, et de l'autre, " foedera Veneris", fédérations, associations, doux liens de Vénus. 

La mort éternelle hante le poème, et lui donne cette coloration sombre qui a tant frappé leslecteurs : mais plutôt que d'y voir je ne sais quelle complexion mélancolique, j'y vois une parfaite cohérence de pensée. Tout ce qui existe est issu du chaos et y retourne. Ce qui veut dire que le chaos n'est pas à penser comme un commencement historique, une génèse datée (comme font certains astrophysiciens qui déterminent l'origine de l'univers) mais une donnée parfaitement éternelle, constante absolue, d'où émanent, nunc huc, nunc illunc, tantôt ici, tantôt là, en des temps et des lieux également incertains, des "natures", émergences locales, impermanentes, stables-instables, qui retournent fatalement, à terme long ou court, au chaos d'où elles sont sorties - suivant la loi de la déclinaison, écart, tangente, surgissement, combinaison, expression, déclin, dissémination.

Redoublement : d'un côté les "escadrons, batailles et combats d'une guerre éternelle" - la vaine et tumultuaire agitation de Mars, et de l'autre, " foedera Veneris", fédérations, associations, doux liens de Vénus.

Il en allait ainsi d'Athènes la sublime, et de toute beauté, mais de la laideur aussi : ce qui désespère est aussi, sous un certain rapport, ce qui délivre.