Il est remarquable que le livre VI du "De natura rerum" mentionne deux fois Athènes, la première fois à l'ouverture du chant, Athènes mère des arts, demeure d'Epicure, foyer admirable de culture et de sagesse, et tout à la fin, Athènes ravagée par la peste, bûchers, cancres et désolation. Le poème, comme les choses emportés dans le déclin, va vers son extinction finale, retourne à la cataracte de l'entropie universelle. On se demande depuis deux mille ans si Lucrèce a bien achevé son poème, si cette fin calamiteuse et horrifique est bien celle qu'il avait projetée, s'il n'est pas mort en plein chantier, d'autant que certains ragots, dès l'Antiquité, font de Lucrèce une sorte de furieux mélancolique, ravagé par la folie. Pour ma part je ne découvre nulle folie dans ce magnifique poète, plutôt un sens extraordinaire du mouvement, une force plastique incomparable. Voyez ses tableaux de la mer agitée, trombes, tumultes, tourbillons, cyclones : "turbantibus aequora ventis". Peut-être bien qu'il lui restait quelques passages à retoucher, quelques vers à polir, mais le texte, dans ses grands thèmes, ses parties essentielles est parfaitement constitué. Donc il faut considérer que c'est la volonté expresse de Lucrèce qui lui fait commencer le chant VI par l'éloge d'Athènes la magnifique, et conclure par la destruction pestilentielle. N'est-ce pas le destin de toute chose d'apparaître à la faveur d'une déclinaison, petit écart par rapport à la chute entropique, de se maintenir quelque temps dans sa structure, de connaître la floraison, puis d'amorcer le déclin, qui, du même mouvement, ramène le système ouvert à la décomposition, disséminant ses atomes dans la cataracte atomique. Même la sublime Athènes ne saurait faire exception, et l'enseignement d'Epicure lui-même, qui, s'il dure tant que vivent les hommes, disparaîtra avec la disparition des hommes.

Le poème se clôt sur la peste d'Athènes, mais rien n'interdit de penser qu'en d'autres lieux et d'autres temps, ailleurs dans l'immensité du temps et de l'espace, une autre civilisation brillante voie le jour, et pourquoi pas, un nouvel Epicure, qui portera un autre nom peut-être, mais qui, s'il étudie soigneusement la nature, livrera un enseignement semblable, comme le fait d'ailleurs ici Lucrèce lui-même, en régime romain, en langue latine.

Alors se fait jour un miracle : le poème s'achève sur la ruine d'Athènes, mais il suffit de recommencer à lire le tout début, livre I, pour entendre à nouveau la musique incomparable de l'Ode à Vénus : "Mère des Enéades, volupté des dieux et des hommes" -et le cycle recommence, le poème recommence, la naissance à nouveau fait fleurir les bourgeons, à nouveau les doux zéphyrs bercent la campagne, à nouveau les coeurs chantent dans les poitrines, le désir renaît, et la volupté d'amour...

Il y a bien un cycle, mais ce n'est pas un retour éternel. Chaque cycle est unique, même si le mouvement est toujours de naissance, de développement et de déclin, mais le cycle des fleurs n'est pas celui des nuages, des astres, ou des civilisations humaines, ce ne sont jamais les mêmes protagonistes ou les mêmes occurrences, Lucrèce n'est pas Epicure. La nature réunit la similitude (des cycles) à l'extrordinaire variété et diversité (des corps, des individualités, toujours uniques et singulières). 

Je recommence la lecture du "De Natura Rerum" - pourtant ce n'est pas exactement le même texte, à chaque fois c'est un autre texte, même si à chaque fois il amorce la déclinaison, et le déclin subséquent, dérivant sur la fracture d'un espace infiniment ouvert, qui finira par engloutir, comme fait la mer du bateau en dérive, et le texte, et le lecteur - jusqu'à la prochaine lecture, nouvelle aventure de création et de poésie !