LUCRECE, chant V, 423 à 427

 

"Les innombrables principes des choses, d'innombrables manières,

Ebranlés par les chocs, emportés par leur poids,

Depuis un temps infini n'ont cessé de se mouvoir

De s'unir en tous sens, de tenter toutes les créations

Que leurs combinaisons étaient capables de former"

 

Et plus loin : 436 à 439

"C'était une tempête nouvelle, une masse inouïe

D'atomes de toutes sortes dont la discorde confondait

Les distances, trajets, liaisons, poids et chocs,

Mouvements et rencontre en une mêlée guerrière".

 

Une vision grandiose du chaos primordial : tempête, guerre, chocs, tumulte, turba, turbulence - ce n'est pas une "nature", si nature désigne l'émergence, la naissance, la formation, le développement, le "contrat vénérien" : foedera naturai ou foedera veneris. En toute rigueur il ne suffit pas de poser les deux principes fondamentaux, les atomes et le vide, il faut encore affirmer la déclinaison, le mouvement d'écart, la dérivation par laquelle la rencontre devient possible, les diverses trajectoires d'atomes, entraînées dans le vide, en venant à se percuter, s'accrocher ou se repousser, formant par cataracte les grands tourbillons, puis les grands corps (corpora magna) : amas galactiques, astres, soleils, lunes, terres, mers, et de là les combinaisons plus petites, les innombrables corps composés qui forment les mondes.

Et les mondes sont nécessairement infinis en nombre, le nôtre n'en étant qu'un exemplaire, et comme tous les autres voué à la décomposition.

Ici naît un monde, ici il dépérit et se disloque. Ailleurs, en des temps et des lieux également incertains, il s'en forme un autre. A tout prendre le récit généalogique d'une naissance de monde ne rend jamais compte que d'un événement local, déclinaison locale qui, fatalement, ramène au chaos. Isonomie du Tout, éternité du chaos.

Le Chant Cinq expose, sans aucun recours à la théologie, ni aux facilités de la métaphysique, une sorte d'Histoire Naturelle de l'univers, des mondes, de la vie sur terre, de la civilisation humaine, depuis les temps sauvages jusqu'à la cité grecque (Athènes) et Rome, en une suite de tableaux expressifs et inspirés. Tout naît, se dévelope et meurt selon la même logique nécessaire : les atomes, le vide, la déclinaison.

Nous-mêmes, nés de combinaisons innombrables et insondables (Hubert Reeves dira : "nous sommes enfants des étoiles") nous savons que notre monde est mortel, nous nous savons sous l'aplomb de la mort, en sursis entre deux abîmes, dans la gratuité et l'urgence : aujourd'hui, dès aujourd'hui, il est urgent de vivre.