La vérité c'est qu'on n'a pas de rapport direct à la vérité. Ce qui fait que la question de la vérité se décline selon un rapport double. Au premier niveau se profile et se voile cette "vérité terrible" du fondement sans fondement, ce que Nietzsche désignait du nom de "dionysiaque" : hors représentation, hors savoir et hors raison, l'écoulement infini et l'incertitude maximale, ou encore le pur réel sans image ni symbole, échappant à toute prise et toute conceptualisation. Pourtant il faut bien parler de vérité, sous les espèces d'une expérience violente, lorsque le réel nous heurte de plein fouet. Rapport indirect, dans le sens où nous sommes congénitament impréparés, psychologiquement désarmés, et que ce qui surgit semble venir d'une source radicalement étrangère, extérieure à nos représentations - à la manière d'un éclair. Vérité de l'après coup : ce n'est que dans un second temps que l'on prend la mesure de l'événement, et que l'on peut réviser la représentation. Mais notre savoir, même remodelé et approfondi, reste à jamais en deçà de la vérité, laquelle échappera indéfiniment à notre prise : "nous n'avons aucune communication à l'être - si toutefois on puisse encore parler d'être pour ce qui défie toutes les catégories de l'entendement.

C'est donc la vérité même que l'on ne peut saisir la vérité. En ce second sens il est loisible de parler d'une "vérité" relative, qui exhibe le constat du ratage inévitable et qui en fait la norme du savoir. C'était la formule de Démocrite : en réalité nous ne savons pas ce que sont les choses. Sur la base de cette aporie de principe on peut construire des savoirs relatifs et perfectibles, comme la gravité universelle ou la théorie quantique, autant de modèles opératoires qui autorisent des explorations et des applications techniques. Cela n'enlève rien à la valeur de nos théories, puisqu'elles se situent d'emblée dans le domaine du relatif.

Dans le champ de la psychologie et de l'éthique on pourra se demander quel est l'impact de cette double détermination de la vérité. La vérité fondamentale nous est généralement dissimulée par l'ordinaire fonctionnement du moi, qui se soutient d'une dénégation massive à l'égard du réel. Le réel, je l'ai souvent noté, c'est ce qui ne se voit pas, et qu'on n'a nul désir de voir. Supposons que par extraordinaire le sujet en fasse l'épreuve, quelle sera la conséquence ? Il ne pourra plus jamais penser et sentir comme il faisait avant, découvrant en chaque chose, en chaque "être" la faille constitutive et incomblable qui lui confère ce caractère de précarité lié à l'existence comme telle, fragile et impermanente. Il ne saurait dès lors adhérer à toutes ces fausses promesses de béatitude et d'accomplissement qui font le marché des valeurs. En tout il sera définitivement pyrrhonien. On pourrait conclure au nihilisme, et certains basculeront dans cette impasse. C'est pourtant une impasse : l'impermanence ne signifie pas qu'il n'y a rien, que la mort a déjà emporté toute vie, et que vivre se résume à attendre le trépas. C'est ici qu'intervient la seconde vérité, la vérité relative : s'il est bien vrai que tout roule et coule, que l'incertitude et la précarité rognent toute existence, il n'en reste pas moins que ce qui roule et coule doit bien exister en quelque manière pour pouvoir rouler et couler. Ce n'est certes pas de l'être, mais c'est du passage, du devenir, du flux, du mouvement, du changement, c'est une créativité en acte, qui, à défaut de substance, a le mérite de miroiter, de fleurir, d'exister.

Nous retrouvons par le biais les deux refus théoriques de Bouddha : ni éternalisme (croyance illusoire en la substance stable, permanente qui entraîne la foi en l'immortalité personnelle) ni nihilisme ( conviction selon laquelle il n'y a rien, que rien n'existe si le sujet disparaît à sa mort). Entre les deux la vie consciente.

J'ajouterai ceci : une fois que l'on a bien saisi ce que signifie pour nous la vérité, que l'on a inscrit dans sa psyché la loi du réel, octroyé sa place au réel dans la psyché, non comme un savoir positif puisque c'est impossible, mais comme un place vacante, un trou psychique - et rien ni personne, ni homme ni dieu, ni valeur ni idéal, ne doivent venir boucher ce trou - alors les occurrences venues du dehors nous affecteront un peu moins, nous serons moins naïfs et crédules, et nous pourrons peut-être un peu mieux goûter aux vérités relatives du passager, de l'éphémère, et comme dit Epicure " vivre en mortels une vie immortelle".

Quand la vérité fondamentale est en place on peut se contenter des vérités relatives. On perd le goût de l'absolu, dans lequel on ne verra plus qu'une chimère, un cache-misère, misérable cache-sexe et bouche-trou de l'idéal.