Dans sa remarquable étude sur Nietzsche ("Le penseur sur scène", page 193, Bourgois éditeur) Peter Sloterdijk écrit ceci : "La sagesse dionysiaque n'enseigne pas une délivrance de la douleur ; elle ne croit pas à la fuite vers le haut ; au contraire, elle offre une connaissance qui délivre au moins de la souffrance de la souffrance".

Je ne prétendrai en rien rendre compte ici de la pensée de Sloterdijk, dont, je l'avoue, je ne saisis pas toujours les arcanes décisifs. Je me contenterai de vaquer et de batifoler au gré de mes propres fantaisies, ce qui, après tout, est ausi une manière de philosopher. Sloterdijk a au moins le gand mérite de faire penser, à défaut de faire comprendre.

La problématique de la douleur est le nerf de toute pensée authentique, non par dolorisme, mais par nécessité. Le grand problème, saisi par Bouddha aussi bien que par Schopenhauer, peut se formuler ainsi : pourquoi, et en quoi, l'existence comme telle est-elle douleur? Les esprits superficiels interviendront aussitôt avec leur batterie éculée d'arguments optimistes : s'il y a de la douleur, il y a aussi du plaisir, la vie n'est pas nécessairement triste etc. Certes, mais ces arguments, d'un point de vue radical, celui de la sagesse tragique, procède d'un déni de principe, d'une politique de voilement et d'illusion, d'un aveuglemnt volontaire, d'un "je ne veux pas savoir". Quoi ? La dimension de réel qui détermine inconsciemment toute forme d'existence.

Schopenhauer, réfléchissant sur la question de la douleur, la place à l'orée de toute existence. La douleur est originelle, marquant de son sceau fatal l'individuation comme telle. L'individuation est séparation, chute dans le temps, esseulement, déréliction et finitude. C'est la situation inévitable du nouveau-né, jeté dans la détresse et le dénuement - "Hilflosigkeit" dira Freud, absence d'aide - dépendant pour sa survie du bon vouloir et des soins de son entourage, lequel, outre le boire et le manger, formera autour du petit une douce et chaude enveloppe sonore (la musique précède le sujet) et psychique (holding et handling), grâce à quoi le sujet en gésine pourra édifier la précaire génération de son être. On finit par oublier, à l'abri dans cette enveloppe protectrice, dans cette solide peau psychique et sociologique, combien nous dépendons, pour notre simple survie, des conditions externes et de l'amitié du groupe qui nous porte. Ainsi se développe une illusion d'autonomie, voire de toute-puissance, dans un sujet qui opére une dénégation, un oubli, utile et trompeur, des humbles conditions de sa vie et de sa survie. La douleur originelle est reléguée dans les sables mouvants de l'inconscient. Mais il arrive, dans certaines situations dramatiques, que ce souvenir revienne, nous mettant brutalement face à ce réel de la finitude, et alors le sujet est mûr pour la philosophie.

Bouddha exprimait la chose dans son fameux Sermon de Bénarès : "Voici, ô moines, la Noble Vérité de la souffrance : la naissance est souffrance, vieilir est souffrance, la maladie est souffrance, la mort est souffrance, les chagrins et les lamentations, la douleur, l'affliction et le désespoir sont souffrance, être uni avec ce que l'on n'aime pas ou ce qui déplaît est souffrance, être séparé de ce que l'on aime ou de ce qui plaît est souffrance, ne pas obtenir ce que l'on désire est souffrance. En bref les cinq agrégats de l'attachement sont souffrance". Parcourant l'univers désolé de la souffrance (samsâra) le sujet est invité à opérer un renversement psychique, où l'attachement se défait au profit de la lucidité.

Ce que pointe le passage cité de Sloterdijk c'est que la sagesse dionysiaque déboulonne toutes les prétentions illusoires de la religion, qui, faisant miroiter les prestiges fabuleux d'une vie après la mort, détourne l'homme de la réalité de l'ici-bas, de la terre, opérant du même coup une dévaluation nihiliste de la vie sensible. Fuite dans les nuages de l'en-haut. Le sage dionysiaque - mais est-il encore un sage, en tout cas, sûrement pas selon le portrait-type du sage métaphysicien - refuse ce détournement pour s'en tenir à ce qui est, acceptant de souffrir, et de jouir, des conditions réelles de l'existence sans idéal, sans consolation ni faux-fuyants. Hic et nunc. De la douleur originelle il n'est point de salut (sauver-sauter), ni de délivrance. C'est paradoxalement, un "gai savoir" qui nous délivre des chimères de la métaphysique et des vains espoirs de la religion. "Au contraire, poursuit Sloterdijk, elle offre une connaissance qui délivre au moins de la souffrance de la souffrance" - de ce redoublement inutile et coûteux de la souffrance où se complaît la névrose, l'hystérie ordinaire de l'homme contemporain qui, se plaignant de souffrir, éternise à l'infini le malheur d'exister.

Nietzsche aura eu le grand mérite de nettoyer la pensée schopenhauerienne de ses scories métaphysiques : ni ascétisme, ni moralisme. Il ne retiendra de son grand devancier et maître que l'option esthétique, la seule qui puisse s'apparier à une sagesse dionysiaque, franche et nue : sans l'art la vie serait une erreur.

L'art n'est pas une religion. Il ne délivre pas, il n'offre aucune porte de sortie. Il ne supprime pas la douleur originelle. Mais il construit ces médiations qui nous permettent, à distance d'un réel insupportable, d'en aménager la violence, et sans rien nier, d'en témoigner sans périr.