On oublie souvent qu'un philosophe, avant d'être un penseur, est un homme. Avec Schopenhauer le statut traditionnel du philosophe se met à chanceler. Lui-même n'a pas longtemps fréquenté l'université, et il s'est plutôt rebellé contre ses maîtres qu'il n'a appris d'eux. Son oeuvre principale est née d'une sorte d'inspiration divine, entre ses vingt-six et vingt-neuf ans. Par la suite il a vainement tenté de faire carrière comme enseignant. Son existence créatrice s'est déroulée dans la solitude et l'indifférence réciproque, jusqu'à l'époque tardive, où une gloire soudaine, massive, a consacré son travail. A tous points de vue Schopenhauer est un solitaire. Il sera le premier penseur chez lequel la subjectivité, assumée comme élément fondateur de la philosophie, occupera une place décisive dans la présentation des idées. S'il est un engagement schopenhauerien, c'est comme sujet de l'acte philosophique : l'homme est présent dans la pensée, plus encore, c'est à partir du corps propre, reconnu comme foyer originel du Vouloir, que s'édifie l'impressionnant édifice de la métaphysique schopenhauerienne.

Pour ma part je m'intéresse toujours à l'homme chez le philosophe. Je veux connaître sa biographie, son origine familiale, sa formation littéraire, ses goûts esthétiques et érotiques, ses penchants politiques, son mode de vie etc. Schopenhauer est, de ce point de vue, tout à fait fascinant, quelque opinion que l'on puisse se faire du personnage, désagréable à souhait, grincheux, caractériel, misanthrope et tout ce que l'on voudra. Je le lis à la fois comme poète, comme penseur et comme psychiatre : il est tout cela, et par là il ne cesse de m'intéresser et de me surprendre.

Pour comprendre le fond originel d'où sourd son inspiration il faut considérer deux éléments fort hétérogènes, qu'il a tenté de lier par la pensée spéculative, et qui travaillent chacun dans un sens opposé. D'une part une idiosyncrasie mélancolique : tristesse, dégoût, ennui, angoisse, anxiété, d'où provient le fameux pessimisme auquel on le réduit trop souvent, et qui lui inspire les pages les plus noires sur le destin, la répétition, la douleur du monde, la souffrance universelle. De là, évidemment, la thèse si originale sur le vouloir-vivre comme réalité  ultime, ou si l'on vent, comme "chose en soi". Mais il y a une autre source, issue d'une autre expérience, tout aussi fondamentale, inscrite dans la personnalité vivante de l'homme Schopenhauer, qu'il appelle "la conscience meilleure", où se défait l'oppression du souci et du désir, où s'apaise l'angoisse, où s'éteint la soif, où se tait le vouloir. Cela se produit lors d'échappées solitaires dans les montagnes - de sublimes pages sur l'altitude libératrice en témoignent - et surtout dans la contemplation esthétique, lors de lectures, de spectacles au théâtre, de concerts, et enfin dans l'activité philosophique, où la connaissance exerce la magie souveraine de la libération. Si l'on néglige cette seconde inspiration, on se condamne à ne rien comprendre à Schopenhauer, à considérer son esthétique comme une fantaisie sans contenu - alors que c'est le nerf, la dimension proprement créatrice de sa pensée. Les artistes, poètes et musiciens qui ont lu Schopenhauer ne s'y sont pas trompés et ont reconnu justement Schopenhauer comme un inspirateur de génie, le premier qui reconnaisse à l'art sa véritable dimension de création libre et autosuffisante, là où les philosophes, depuis PLaton rabaissent l'art au rang de formation culturelle secondaire. 

La philosophie de Schopenhauer est essentiellement une esthétique.

J'aurais tendance à penser que si Schopenhauer n'avait pas pu accéder à cette expérience-là, il aurait difficilement survécu. Toute son originalité tient au rapport entre les deux tendances : comment concilier la théorie du Vouloir avec l'expérience gratifiante et incontestable de la liberté esthétique ? Schopenhauer soutiendra d'une part l'universalité du vouloir, et de l'autre la négation du Vouloir, dont l'esthétique est l'expression cardinale. Au total la vie est possible si l'on peut à la fois vivre sa vie et la nier. Etrange solution dira-t-on, mais  pour lui c'était sans doute la seule possible. En tout cas c'est celle-là qu'il nous présente, dans un livre à la fois grave et lyrique, lequel enchantera plus les poètes et les artistes que les philosophes. 

Il y a une postérité de Schopenhauer, non certes une école, mais une sensibilité, un style, et c'est toujours, en dernier lieu, le style, au sens le plus ample, qui fait une philosophie.