"Des sphères brillantes en nombre infini, dans l'espace ilimité, une douzaine environ de sphères plus petites et éclairées, qui se meuvent autour de chacune d'elles, chaudes à l'intérieur, mais froides et solidifiées à la surface, des êtres vivants et intelligents sortis de l'espèce de moisissure qui les enduit - voilà la vérité empirique, voilà le monde". Schopenhauer : Suppléments du "Monde" chap I, début.

La vie, les organismes, et la conscience, et l'intelligence, issus de la moisissure ! Et ce produit tardif de la moisissure se mêle de comprendre, d'expliquer l'immensité inconcevable dont il est issu ! On retrouve l'inspiration de Montaigne dénonçant la "présomption" d'un être relégué au plus bas degré de la création, "dans le fient du monde", et Pascal saisi d'effroi devant le silence des espaces infinis. Hé quoi ! les astres ne parlent pas, et c'est une étrange idiosyncrasie que celle qui prétent percevoir "la musique des sphères". Ces auteurs anticipent magnifiquement la stupeur des Modernes, astrophysiciens et philosophes, qui s'accablent de la disproportion monstrueuse entre l'homme fini et les univers infinis.

Mais l'étonnement schopenhauerien n'en reste pas à la disproportion, il s'émeut de l'absence de sens, à la fois comme cause originelle, et comme finalité. Un monde sans cause, sans origine assignable, sans fondement (grundlos). Un monde sans finalité. Alors que l'examen scientifique des végétaux, des animaux, des humains, révèle partout une sorte de finalité immanente : se conserver, s'affirmer, se reproduire, une remarquable organisation vitale qui entretient et reproduit la vie. Mais au niveau du Tout, cette finalité est purement et simplement absente. La vie n'aboutit à rien - si ce n'est à se reproduire, et cela indéfiniment. Finalité sans fin : pas de résultat, pas vraiment de nouveauté, car si on peut remarquer de ci de là des formes nouvelles, ou des espèces émergentes, elles ne changent rien à l'organisation d'ensemble, et contribuent, elles aussi, mécaniquement à la répétition. D'autres philosophies veulent nous faire croire que l'histoire mène à quelque chose, à un Autre, autre état, autre forme d'existence, retour à Dieu, immortalité de l'âme, vie éternelle, salut, délivrance, ou sortie du malheur de l'Histoire, etc. Ici rien de tel, le monde est et reste le monde, la vie est et reste la vie, c'est à dire, repétition indéfinie du Même, quelques soient les formes sous lesquelles ce Même se manifeste et se reproduit.

C'est dire, très prosaïquement, qu'il n'y a pas d'espoir de changement : ni le bonheur, ni la modification en profondeur des conditions réelles de l'existence "ne sont au programme de la création". L'espoir (elpis) est bel et bien resté dans la jarre de Pandora.

A partir de ce donné indépassable, Schopenhauer crée une éthique à double niveau. Métaphysiquement, la seule réponse valable est la négation pure et simple du vouloir - ascétisme, morale de la pitié (découvrir que la souffrance est le fond de toute vie nous rend apte à comprendre et à soulager la souffrance d'autrui), et, au mieux, détachement, contemplation désintéressée, esthétique généralisée. En dehors de ce dernier point, réalisable en pratique, il faut bien reconnaître que le programme éthique relève plus du voeu pieux que de l'effectivité. La négation de la volonté semble impossible à l'homme ordinaire, et à Schopenhauer lui-même, qui aura eu le bon sens de ne pas se vouloir ce qu'il n'était pas.

Reste une voie moyenne, entre la négation et l'affirmation du vouloir - qui sera le propos de Nietzsche, ce Schopenhauer inversé. Schopenhauer rédige successivement un "Art d'être heureux" (Mais oui! ) et des "Aphorismes pour la sagesse dans la vie" où il explique son projet éthique. On peut, sur la base d'une métaphysique du non-espoir, bâtir un projet de vie réaliste, qui, s'il ne nous donne pas la félicité tant espérée, peut nous conduire à une forme plus modeste, mais accessible de contentement. Plutôt que de rechercher les avoirs, la fortune, et la gloire, il s'agit de développer notre propre nature, y puisant les ressources, et les développant au mieux. Rien de très original. Mais peu importe : en cette matière on a tout dit depuis les Grecs.

Je remarque, pour finir, la singumière congruence de ces thèses avec celles de Freud : lui aussi nous enseigne l'impossibilité du bonheur, non certes des instants de bonheur, mais de la continuité du bonheur dans le temps ; lui aussi nous détourne des espoirs fallacieux, des illusions tenaces du narcissisme, lui aussi débouche sur le réel comme tel (le roc de la castration) comme shiboleth de la psyché. On en pensera ce qu'on voudra, mais cette congruence dans les grandes lignes méritait d'être signalée.

Une éthique digne de ce nom ne saurait nos engager sur les voies illusoires de la puissance illimitée, mais, nous mettant en face de l'impossible, désigne une voie praticable, entre l'espoir et le désespoir, inespoir résolutif.

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Pour entrer dans la connaissance de Schopenhauer, on peut lire directement "Le monde comme volonté et représentation", texte relativement accessible et toujours clair. Plusieurs opuscules publiéschez Mille et une nuit. Autrement je ne saurais trop recommander le "Schopenhauer" de Didier Raymond dans la collection Ecrivains de toujours, et surtout l'extraordinaire et passionnant "Schopenhauer et les années folles de la philosophie" de Rudiger Safranski, PUF, Perspectives critiques.