Dans ses Manuscrits Posthumes, Schopenhauer écrit "En vérité, tout ce que nous nous plaignons de ne pas savoir, ne peut sans doute pas être su". Et encore :

"Le substrat de tout cela, ce qui veut et connaît, ne nous est point accessible, nous n'avons vue que sur l'extérieur, à l'intérieur tout est obscur".

Schopenhauer est de ces penseurs qui ne se font pas d'illusions sur les pouvoirs de la connaissance rationnelle. Il n'a pas la naïveté de croire que par la raison discursive nous puissions parvenir au coeur de la réalité, puisque tout ce que nous saisissons par cette méthode c'est le monde de la représentation, toujours déjà conditionné par les catégories de l'intellect : espace, temps, causalité. Ces catégories, à leur tour, dépendent de la structure de notre cerveau, qui détermine la structure de l'intelligence. Le travail de l'ananlyse consiste, en dernier resssort, à circonscrire le plus exactement possible le domaine de l'inconnu, cette sorte de trou noir autour duquel nous gravitons sans pouvoir y pénétrer. Le résultat proprement dit du savoir est de situer et de circonscrire ce que nous ne savons pas, et ce n'est pas là pas un mince résultat, même s'il ne comble pas nos espérances. Savoir qu'on ne sait n'est pas une absence de savoir, mais un savoir savant, une "docte ignorance". Par là Schopenhauer se situe dans la lignée de Démocrite et de Pyrrhon, tous deux maîtres en humilité et sapience.

Mais la grande différence par rapport à ces maîtres vénérables c'est que Schopenhauer croit trouver par un autre chemin une "clef" qui ouvre l'accès à l'énigme - terme qu'il utilise souvent pour marquer le caractère "obscur", difficile de la voie de connaissance qu'il va suivre, et qui pourtant est la plus directe, la plus immédiate, bien que négligée, voire interdite, maudite par toute la tradition philosophique : l'intuition du corps propre, non du cors pensé, imaginé et représenté, mais du corps comme vouloir-vivre, volonté inconsciente, toute puissante, expression, en nous tous, de la volonté partout agissante dans l'immense et toute puissante nature : natura naturans. Et, franchissant un pas de plus dans le scandale, Schopenhauer affirme que l'essence de cette volonté, c'est dans la sexualité que nous la voyons le mieux agir, tourmenter, inspirer, dominer. Presque deux siècles avant Lacan, Schopenhauer, chasseur de réel, déclate implicitement que le réel c'est le sexuel !

Même Freud, qui doit tant à Schopenhauer, n'aura pas été à la hauteur de son inspirateur, car s'il reconnaît volontiers le primat de la sexualité sur l'intelligence, il n'aura jamais déclaré aussi clairement que le réel c'est le sexuel.

Mais Schopenhauer raisonne en philosophe, non en psychologue, même s'il est volontiers, dans ses analyses, infiniment plus fin et averti que la plupart de ses contemporains. Ce qui l'intéresse, c'est l'énigme du monde et de la vie, le Tout de la réalité, le réel en soi et pour soi. Si l'intelligence rationnelle est inapte à comprendre le monde, par l'intuition directe du vouloir-vivre, en moi, dans l'autre, dans toute vie, et jusque dans l'inanimé, il est persuadé d'avoir trouvé la clef qui ouvre l'accès à "la chose en soi" - ce mystère réservé que Kant déclarait inconnaissable, à jamais barré. Si la raison, et là Kant est dans le vrai, ne peut y accéder, il reste cette autre voie, que chacun peut emprunter, pour peu qu'il se détourne des méthodes ordinaires de l'explication causale, qu'il consente à revenir à l'examen direct de son propre corps sentant et voulant : il verra que le vouloir-vivre, dans son corps, ne relève nullement des injonctions intellectuelles, que ce vouloir (qu'il ne faut pas interpréter au sens habituel de volonté guidée par la raison) est antérieur, extérieur à toute intellection, puissance vitale immédiate, exigence et dynamisme, force active, irrationnelle, aveugle, quasi indomptable.

Renversement inouï : la philosophie n'est plus instruite par la raison, elle est conduite à l'écoute des leçons du corps.

Pour autant, Schopenhauer ne verse nullemment dans une position dionysiaque. Cette dominance du corps est un scandale, une épreuve douloureuse, une humiliation, une tyrannie. Le vouloir-vivre est une sorte d'abomination, source intarissable de souffrance, répétition indéfinie des mêmes scénarios, des mêmes passions. Il n'est pas question de s'abandonner au fleuve de l'instinct déchaîné, à l'orgie dionysiaque, aux bacchanales du sexe et de la jouissance, répétition et amplification de la répétition. Non pas. Pour Schopenhauer le vouloir est un mal, c'est la source universelle de la souffrance, aussi opte-t-il pour la suppression du vouloir, au moins en théorie, car pour la pratique la chose est à peu près irréalisable. Arthur n'est pas un ascète, c'est un artiste qui rêve d'ascétisme, plaçant sur son bureau une statue de Bouddha, mais se gardant bien de vivre comme Bouddha. Il aura eu la sagesse de ne pas se tromper sur sa véritable nature, et en guise de négation du vouloir, il se contentera de pratiquer la noble voie de la contemplation. Contempler c'est cesser d'agir, c'est ne pas ajouter, par son action, au désordre du monde, c'est se retirer, du moins dans le temps de l'écriture et l'audition musicale, dans une sorte de conscience supra individuelle, où les rumeurs s'éteignent, où le désir cesse de tourmenter, où le vouloir est suspendu. Moments délectables, qui font la joie de la vie, quand pour le reste, la vie est et demeure un enfer inhabitable.

Par delà une idiosyncrasie résolument mélancolique, la philosophie de Schopenhauer a le mérite insigne de désigner, pour la première fois, le lieu de vérité, qui, pour la pensée, est à la fois le nécessaire et l'impossible.