"Si la philosophie est restée si longtemps effort vain, c'est qu'on l'a cherchée (la vérité) sur le chemin des sciences au lieu de la chercher sur celui de l'art". Arthur Schopenhauer.

La philosophie occupe une place originale entre science et art. De la science elle tient le souci de présenter les faits dans une solide armature conceptuelle. De l'art elle acquiert l'accès à la contemplation désintéressée. Schopenhauer expose la connaissance dans les concepts, qui permettent la présentation rigoureuse des relations causales : le monde comme représentation, donné comme objet à un sujet connaissant. Mais cette voie n'est qu'un moyen d'exposition, incapable par elle-même de nous faire pénétrer dans l'essence des choses. La grande intuition de Schopenhauer, son unique "idée", c'est la découverte du vouloir-vivre, qui ne découle pas d'un raisonnement, mais d'une saisie directe, qui s'effectue au premier chef, dans le réel  (le realissimum) de son propre corps, non comme corps objectivé dans la représentation - où il apparaît nécessairement comme objet parmi les objets - mais dans le corps vivant, sentant, "voulant", perception directe d'un vouloir antérieur à toute intellection, résistant à toute tentative de maîtrise, opposant sa logique propre à la logique de la raison. 

Le vouloir commande, et c'est par une sorte d'illusion naïve que l'intellect croît le diriger, comme font les platoniciens et autres idéalistes, qui prétendent diriger le corps et le soumettre par la raison. L'expérience s'élève contre cette assertion optimiste, et nous renvoie à l'humilité : la raison a t-elle jamais pu vaincre une passion ?

Si la raison ne peut domestiquer le vouloir, si le vouloir est la seule réelle réalité de l'homme et du monde, comment pourrions-nous gagner quelque liberté à l'égard de cette terrible exigence, de cette tyrannie, de l'implacable égoïsme qui anime tous les êtres de la nature ? La réponse, précisément, nous vient des enseignements de l'art, dont la contemplation est la substance. L'art, à la fois comme activité désintéressée, et comme contemplation désintéressée, nous permet de quitter momentanément l'implacable nécessité, l'aveugle et perpétuelle machinerie du vouloir. Oubliant de désirer, affranchi de l'intérêt égoïste et du souci de s'affirmer dans le monde, le sujet se fait pur sujet de la connaissance, non la connaissance rationnelle par concepts, mais la connaissance immédiate, intuitive du réel. Ce sont, à dire vrai, les seuls moments de vraie félicité, d'apaisement serein, de tranquillité joyeuse qu'il nous soit donnés de goûter, dans l'incapacité où nous sommes de nous affranchir définitivement de la volonté. Schopenhauer lui-même, qui rêve d'ascétisme, qui recommande la négation définitive de la volonté, ne sera pas le Bouddha le Francfort. Il en restera, dans les faits, à cette délicieuse pratique de la contemplation, entre écriture philosophique et pratique musicale. Il n'est point étonnant, dès lors, qu'il ait inspiré tant d'écrivains, d'artistes et de musiciens, gagant de ce côté un titre de gloire immortelle que son rival Hegel, si célèbre en son temps, ne connaîtra jamais.