Nos "sagesses" parlent trop, veulent en dire plus qu'il ne faudrait, imaginant ce qui fait défaut, et, comme dit Heine, "bouchant les trous de l'édifice unversel" - avec des constructions substitutives destinées à faire sens, pour des hommes assoifés de sens. D'où les conseils thérapeutiques, exhortations, mises en garde, prescriptions et consolations qui remplissent les manuels : "soutiens et abstiens-toi", "accorde ton esprit à la raison universelle", "régule les passions qui te détournent de la vraie vie ", etc, etc. Je ne sais si tout cela sert à grand' chose, à voir la permanence de l'inculture et de la déraison, et surtout, comble du comble, on verrait plutôt que la compréhension elle-même, la connaissance des causes, ne modifie en rien les effets, lesquels semblent jouir d'une autonomie révoltante, comme si, en ce décours, le principe de causalité était pris en défaut. Des effets sans cause ! A moins que les causes soient si obscures que toute recherche se brise sur l'inconnaissable. Dites à l'alcoolique de ne plus boire, à l'addict de renoncer à ses marottes, et voyez le résultat ! Les conseils ne font de bien qu'à ceux qui les donnent, de même la sagesse, exprimée en préceptes, ne satisfait que son auteur. 

Je rêve d'une sagesse absolument silencieuse : ni conseils, ni sentences, ni programmes de perfectionnement, ni exhortations, ni explications, ni consolation, ni coaching, ni développement personnel. Aucun jugement moral. Nulle ambition, nul projet, nulle volonté de changement, nul désir. Aucune construction imaginaire, aucune armature symbolique ou philosophique. Rien - c'est à dire les faits tels qu'en eux-mêmes, nus, froids, minéralement froids, intacts, massifs. Regarder sans juger. Mieux : voir sans regarder. 

Aucune philosophie ne peut mener à cette extrémité. Les Taoïstes disaient : vomis ton intelligence - désapprends de penser.

Ce qui se joue là n'est pas de l'ordre de la pensée. Il y faut une mutation radicale, à peine concevable. Mais n'est-ce pas l'esprit même de la sagesse que de se mettre à l'écoute de l'événement, hors signification, hors intention, dans le silence de l'être-là : ce qui est, est, en deça de la distinction du sujet et de l'objet, événement pur.

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Il y a quelque chose de cet esprit dans le "De natura rerum" de Lucrèce, lequel expose les faits comme ils sont, se gardant de toute considération morale ou éducative. Voici la nature universelle, voici la nature humaine, voici la souffrance, ses causes, ses formes diverses, à vous de vous débrouiller, le réel étant ce qu'il est.