L’ART de la LANGUE

 

La Grèce ne commence vraiment qu'avec Homère. C'est la poésie qui dessine l'espace mental d'une culture naissante, fixe les cadres essentiels de la représentation collective, nomme le monde, les dieux et les héros, qualifie l'existence des hommes, son origine, sa place et sa destination. Tout part de là, et tout se répète, jusque dans les innovations, qui approfondissent plus qu'elles ne renouvellent. Pour les Grecs, même à l'époque tardive, apprendre et réciter Homère constituait l'essentiel de la "paideia", l'éducation dispensée au jeune homme qui se vouait aux armes, à l'art ou à la politique. La philosophie est toujours plus tardive, signant un affaiblissement des conceptions traditionnelles et une entrée dans la crise de civilisation. Cela est particulièrement flagrant dans l'histoire hellénique : quand Homère ne fait plus autorité il faut bien chercher de nouveaux fondements. Mais ces fondations tardives n'auront jamais la solidité et l'autorité de la fondation poétique. Platon ne remplace pas Homère.

Pourquoi ce rappel? En quoi cela nous concerne-t-il, nous les tard-venus, installés durablement dans une crise de civilisation qui ne va sans rappeler l'époque hellénistique, où se défait la cité et le monde traditionnel, noyés dans l'immensité d'un empire mondial? Science et technique triomphantes ont de longtemps balayé les représentations d'antan, ouvrant l'espace et le temps infini aux prestiges d'un pouvoir sans limite. Aucune fondation ne peut tenir, aucune certitude, aucune valeur, si ce n'est le fond sans fond d'une ouverture illimitée qui ruine tout fondement dans la course vertigineuse à la puissance illimitée. Il n' y plus de monde possible - de cosmos harmonique réglé par la loi - quand tout se fait et se défait interminablement dans l'Immonde. Nulle forme ne peut tenir, et le langage lui-même, lui qui soutient toute forme, se voit rabaissé bientôt aux usages fonctionnels d'un code binaire, sans métaphore, sans miroitement ni polyphonie. Dictature de l'efficacité technique et communicationnelle.

Dans un tel univers aucune fondation n'est concevable, ni possible. Et la nostalgie n'est qu'impuissance. Mais alors, "pourquoi  des poètes en ce temps de détresse"? Réponse : pour sauver le langage. Car la poésie est cet art particulier qui ne se soutient que des mots et du rapport entre les mots. C'est par là qu'il est un art fondamental, fondateur : il acceuille, il recueille, il fait vivre les mots de notre langue, inscrivant dans la psyché une mémoire indéfectible des premiers enseignements, des premières émotions, des premières images qui nous accompagneront tout au long de notre vie. Ce sont les pemières poésies entendues et apprises dans la langue maternelle qui nous font aimer, sentir, ressentir le génie de notre langue, associé charnellement aux impressions les plus vives et les plus structurantes. C'est ainsi que le Grec entendait et chantait Homère, puis Hésiode ou Sappho. Le poète veille à la langue, et nul ne saurait le faire mieux que lui.

Dans cet univers unilatéral et déserté par les dieux, livré à la dictature de l'Immonde, il ne reste que la langue pour résister, et inventer de nouvelles formes. Il faut réfléchir à la ruine contemporaine du langage, à son dessèchement, son appauvrissement, sa réduction progressive à l'uniforme, au sens unique et obligatoire pour tous. C'est possible, c'est nécessaire, c'est indispensable. La lecture des classiques n'y suffira pas. Il y faut de nouvelles inventions polyphoniques et polysymboliques. Et cela c'est la fonction du poète.