DU TRAVAIL POETIQUE

 

Depuis que j'ai fini la rédaction de mon grand ouvrage "De la Faille et de la Vérité" je me suis abstenu de toute activité philosophique, estimant avoir mis au net ma propre pensée. Je suis retourné à ma passion fondamentale de la poésie, qu'à dire vrai je n'ai jamais oubliée. J'ai entrepris depuis lors un travail de révision de mes anciens recueils qui dormaient dans mes tiroirs, et de quelques-uns de ceux que j'avais publiés sur ce blog. 

C'est toujours une épreuve de relire des textes qui, lors de leur rédaction apparaissaient à leur auteur nécessaires, satisfaisants, mais qui, à la relecture exposent insolemment leurs lacunes, leurs faiblesses, voire leur insupportable carence. Le temps a passé, et ce qui hier correspondait au sentiment d'urgence, de nécessité intérieure, a perdu de son tranchant, révélant les défauts plus que les qualités. Un auteur est rarement un bon lecteur de ses propres ouvrages : il pêche tantôt par excès d'orgueil, et tantôt par excès de modestie. C'est plutôt le second cas chez moi : je vois les faiblesses, je ne vois qu'elles, et je suis tenté de tout détruire. Mais un reste de sentiment me détourne de l'autodafé, et je m'efforce de faire le tri entre le bon et le mauvais. Parfois, telle beauté dans un vers, tel rythme bien venu, telle métaphore osée me fait retrouver la belle intuition qui m'avait alors inspiré, et je me dis qu'il serait dommage de tout détruire. Alors je reprends l'ouvrage, j'élague à tour de bras, je dépèce, je coupe et recoupe, je sacrifie sans pitié tout ce qui m'apparaît aujourd'hui trop rhétorique, trop pensé, trop intellectuel, trop convenu, pour tenter de mettre en lumière la pure image sensible, charnelle d'une sensation authentiquement éprouvée. C'est harassant, pénible à souhait, mais aussi, quel poète peut se vanter d'atteindre d'un coup à l'excellence ? Nous n' avons pas souvent les brouillons, les avatars des compositions poétiques, et nous serions peut-être interloqués de voir combien le poète a dû lutter pour conquérir la forme achevée. Le poème est un chantier, mais le lecteur ne voit que l'ouvrage fini, et se trompe sans doute sur les conditions réelles de la création.

Ainsi donc je travaille, entre le découragement et l'enthousiasme, car j'ai aussi de bons moments : écrire des vers, les coucher sur le papier ou sur la page d'ordinateur est en soi un plaisir infiniment supérieur à la rédaction en prose. La simple vue de la disposition métrique, avec ses plages vides au bout du vers, ses coupures et ses blancs me donne un contentement, chez les autres poètes autant que chez moi, qui à lui seul est déjà un gage de bonheur. Il m'a toujours semblé que le vers est la forme naturelle de la pensée, le rythme essentiel, correspondant merveilleusement à la respiration, comme un fragment de mélodie, ce qui se vérifie parfaitement dans la chanson, alternance nécessaire de chant et de silence. La prose est monocorde, sans rythme, ennuyeuse. Qui pourrait penser un seul instant qu'Homère eût pu rédiger son oeuvre en prose, surtout que ses vers étaient accompagnés de musique, et les traducteurs qui renoncent à la disposition métrique sous prétexte de conformité au texte n'ont rien compris. Il faut traduire les grands textes poétiques dans le vers, collant au rythme, sinon toute la beauté se perd. J'ai quelquefois rêvé de traduire Lucrèce, mais non en alexandrins comme on fait parfois, ce qui est absurde, mais en vers de quatorze pieds, au plus près de l'hexamètre antique, si ample, si varié, si puissant.

Ce qui fait le charme de la poésie moderne c'est l'extraordinaire variété des formes. On n'est plus tenu à la versification régulière, ni à la régularité de la strophe. Dès lors tout est possible, mais aussi le pire. Certains croient qu'il suffit de découper la phrase, de la ranger en cohortes, de la démembrer en sections pour faire de la poésie. Mais si le rythme n'est plus imposé par la tradition, il faudra que chaque poème, dit libre, invente un rythme original. Et l'abandon de la rime ajoute encore à la difficulté : comment faire sonner le poème, lui éviter de tomber dans les marasmes de la prose, où mettre l'accent tonique, où la virgule ou le point ? Comment mettre  en valeur tel son grave ou léger qui donne au poème sa gravité mélancolique ou son air enjoué ? La liberté métrique implique une rigueur exemplaire, une exigence extrême, qui, je l'avoue, me donne quelquefois le vertige - surtout que le lecteur, souvent trop pressé, risque de prendre pour une facilité injustifiable ce qui est en fait une gageure, une innovation hardie, voire une prouesse.

La poésie, en raison de son extrême difficulté, exige un lecteur difficile, choisit son lecteur. Il est faux de dire que chacun est virtuellement poète ou lecteur de poésie. Qui dirait que tout un chacun est mélomane ou virtuose de violoncelle ?  C'est là un de ces sophismes pseudo démocratiques dont se gargarisent les pseudo intellectuels. A l'inverse il est dommageable de réserver la poésie à une élite : disons qu'à partir d'une certaine sensibilité, qui n'est pas vraiment universelle, il est possible, par la fréquentation des textes, de se forger une nouvelle sensibilité, qui accomplit la première.

Ma foi, je vais comme je peux. Il est de fait que ce travail, même difficile, ingrat parfois, remplit mes jours, les ensoleille. Quoi de mieux pour faire une retraite heureuse? Il faut agir pour être en bonne santé, ou plutôt, en agissant selon sa propre nature, chacun peut mieux apprécier la vie, en réduire la part désagréable ou ruineuse, pour augmenter d'autant la joie. C'était l'avis de Goethe, qui s'y connaissait en matière de vie et de création. "Dichtung und Wahrheit" : poésie et vérité. Pour moi il n'est de vraie poésie, et de belle, que celle qui se laisse inspirer par la vérité.