Une mélancolie sans douleur...

Maintenant que j'ai fini mon grand ouvrage et que j'ai publié ici même l'essentiel de mes poèmes, je me découvre une liberté nouvelle, toute allègre et primesautière, sans attaches ni devoirs, ouverte immensément à l'inspiration intérieure. J'ai bien envie d'écrire toujours et encore, mais sans le moindre souci de recherche, de quête, de trouvaille à exhiber. Je me sens de jours en jours plus détendu, avec cette conscience heureuse de la tâche accomplie, quelle qu'en soient la forme et le résultat. C'est fait, voilà ce que je pourrais dire au créateur à l'entrée du paradis - si toutefois je pouvais croire qu'il y eût quelque part un créateur ! Je repense souvent à Schopenhauer, qui, découvrant l'énigme de la vie, se jura de passer la sienne à tenter de la déchiffrer. Ma foi, dans le contexte étroit de ma propre existence, et quelle existence n'est pas étroite et bornée par définition et nécessité, j'estime avoir résolu l'énigme, non pour l'humanié entière, tant s'en faut, mais pour moi-même, dans la mesure exacte où, de cette énigme, il puisse y avoir une formulation.

"Nous naissons, nous souffrons, nous mourons" - voilà en substance l'enseigement boudddhique. Qui dit mieux ? Bien sûr, il s'en trouvera pour dire que, s'il est bien vrai que nous naissons et mourons, cela ne signifie pas que nous passions notre vie à souffrir. Qu'il y a des joies, du bonheur quelquefois, du plaisir souvent. Certes. Mais à un esprit lucide il apparaîtra que toutes ces  joies, et ces plaisirs, sont marqués du sceau de l'impermanence, qu'on ne peut compter sur rien de stable ni de sûr dans ce monde, que l'existence est fondamentalement insécurité, risque, incertitude, et qu'en somme l'unique certitude est celle de la mort. J'ajouterai, pour faire bonne mesure, qu'il importe de distinguer souffrance et douleur, et que s'il est possible de moins éprouver de douleur, il est impossible d'éviter la souffrance, laquelle est, en fin de compte, identique à la vie même. Souffrir c'est supporter, endurer, sentir et ressentir, pâtir et agir. La douleur chacun sait ce que c'est, et chacun sait que, sauf exception, on ne passe pas sa vie dans la douleur perpétuelle. Mais la souffrance est l'expression subjective d'une condition irrémédiable, celle d'être mortel et sexué, exposé à la loi du réel, dépendant des lois de nature, régi par un ordre qui nous dépasse de tous côtés, et jusque dans l'intime de notre être. "Je ne suis que passage" écrit Montaigne, et c'est une autre manière de dire la même chose.

"Noble vérité de la souffrance" - vérité du constat, vérité du remède. Quel remède, si l'existence est souffrance de part en part, s'il n' y a nul échappatoire, nul paradis, nul Grand Autre pour nous sauver ? C'est là que se voit la différence infranchissable entre le charlatan et le philosophe : le charlatan vous promet un salut de l'âme, au prix de la culture des passions tristes, le philosophe ne promet rien, il dit ce que sont les choses, ce qu'est la vie, et déclare qu'il vous appartient en propre de "faire avec" : cultiver son jardin, c'est à dire accepter la souffrance comme terreau d'un travail, comme condition d'une élaboration, perlaboration, spiritualisation. Le poète transformera la souffrance en beauté - non pas en la niant, l'évitant, la refoulant, mais en l'accueillant comme matériau nécessaire, naturel , "consubstantiel". Le méditant écoute la voix des profondeurs qui monte vers la conscience, accueille le négatif, qui, bientôt se décante en sérénité. Le philosophe, tel Pyrrhon, se dégage peu à peu des mirages du moi pour contempler l'égalité des choses dans le flux éternel. La souffrance n'est pas supprimée, elle change de statut. Voilà pourquoi je parle de mélancolie, et que j'y ajoute "sans douleur". Ce résultat n'est pas mince, même si, au vulgaire, il apparaîtra fade et controuvé : il espérait tout autre chose, le bonheur par exemple, la libération pulsionnelle, la jouissance ou autres poivronnades. La "solution" philosophique a quelque d'âpre et de terne qui dégoûtera sans doute, et c'est tant mieux - la philosophie, ce n'est pas pour la canaille. Aussi faut-il lire très lentement, scrupuleusement, parcimonieusement, cauteleusement, avec circonspection, prudence et méfiance les grands textes, y lire du troisième oeil, y écouter de la troisième oreille, car ce qui y est exposé en "avant" n'est jamais l'idée vraie et véritable, c'est un amuse-bouche, ou un piège, le vrai est généralement dissimilé, il faut le débusquer, telle cette "noble vérité de la souffrance" où le "noble" est peut-être l'essentiel. Qui, de nos jours, oserait parler de noblesse au sujet de la souffrance, que tout un chacun maudit, refuse et calommnie ?  Même remarque pour la "béatitude " selon Spinoza, qui, loin des chimères de l'âme immortelle, désigne froidement la claire conscience de la nécessité universelle.

La philosophie est une rude école. Du moins si l'on y cherche autre chose que la facilité des moeurs, le vil sommeil du troupeau. La poésie aussi, contre l'avis général. Et l'art encore, si toutefois il ne se compromet pas dans l'expressivité gratuite et l'exhibitionnisme.

Affaire à suivre !