Je ne puis nullement me satisfaire d'une position strictement relativiste, selon laquelle il ne peut y avoir de vérité qui tienne, que la vérité est une chimère, ou un idéal inaccessible. Ce positionnement peut se défendre dans le domaine du savoir, lequel, comme chacun sait, est évolutif, contingent, amendable et perfectible, mais, sous l'aplomb d'une évidence première, remarquablement établie par Démocrite : "L'homme doit connaître au moyen de la règle que voici : il est écarté de la réalité". La première vérité, universelle et indépassable, est exprimée souverainement dans cet écart entre l'idée et le réel, entre le mot et la chose, le savoir et la réalité, la représentation et ce qui est "réellement". Cette écart définit un impossible structurel. Cet imposssible est la première vérité, et en un sens, la seule. C'est le "skandalon" - le scandale pour le narcissisme humain, la loi fondatrice d'un ordre de connaissance sans mirage, sans illusion ni dogmatisme. 

Le scientifique crée des modèles, mais il sait, s'il est un scientifique lucide, que le modèle n'est qu'une représentation, ce qui n'en détruit nullement la valeur opératoire. Le doigt qui désigne la lune n'est pas la lune.

La tradition veut que Pyrrhon fût "inébranlable". Il pouvait l'être puisqu'il s'établissait sur la vérité, à partir de quoi il pouvait déclarer que les choses sont égales, également indécidables, immaîtrisables et sans critère. 

Il est remarquable que le pyrrhonien, contrairement à une idée facile et controuvée, soit le seul penseur pour qui la vérité ait consistance, qu'elle puisse être formulée en toute rigueur, dans sa dimension universelle, intangible, inébranlable, indépassable. Tous les autres, dogmatiques ou relativistes, s'en font une idée fausse, ou la travestissent, ou l'ignorent, ou la méprisent. Il est si facile de se raconter des histoires, comme celle d'imaginer un accord final entre le savoir et le réel, à la Fin des Temps je suppose, quand l'homme aura depuis longtemps disparu de la surface de la terre.

La vérité est universelle ou n'est pas. Qu'est ce qui est universel ? La première réponse, on l'a vu, c'est l'impossible coïncidence du mot et de la chose, du langage et de l'être. La seconde, mais qui est peut-être la première dans l'ordre de la réalité, c'est que nous sommes mortels : "Par rapport à la mort nous sommes tous une citadelle sans défense" (Epicure). J'observe que c'est le même déni qui opère dans les esprits lorsqu'on rêve d'une science absolue qui réunifie le savoir et le réel, et qu'on pose une immortalité qui efface le scandale de la mort - et conséquemment de la naissance. Les deux attitudes ont ceci de commun qu'elles s'opposent fondamentalement à ce réel de la séparation, qui, nous arrachant à la nature universelle, nous jette dans l'individuation, l'incertitude, l'errement et la mort. "Nihilisme" dira Nietzsche, douleur et ressentiment contre l'ordre de la nature, insatisfaction chronique (Bouddha), haine et passion de vengeance. Voilà pourquoi nous ne voulons pas de la vérité, qui détruit nos illusions, nous renvoie  au tragique de notre condition. Fondamentalement nous ne voulons pas savoir (voir ça), et c'est pourquoi notre savoir consiste à nous envelopper dans la couverture chauffante de l'ignorance, simple ou savante.

En somme, la vérité se décline selon trois propositions : l'impossible (d'un savoir absolu), la mort (et son corrélat la naissance) - à quoi j'ajouterai, pour faire bonne mesure, un autre scandale, celui de la sexuation, laquelle est une loi de nature indépassable, elle aussi. Car si je peux à la rigueur changer de sexe, je ne peux les avoir tous les deux sans les perdre tous deux. Il y a là une partition, une coupure, une section (un sectus-sexus) qui nous condamne à l'errance et au malheur, si toutefois on s'obstine à fantasmer une impossible comm-union par de là la sexuation, biologique et psychique.

Lacan disait fort justement: "il n' y a pas de rapport sexuel" - cela ne fait jamais un, cela ne colle jamais, ni pour la connaissance, ni pour l'immortalité, ni  pour l'union sexuelle. Mais on voit bien que ces trois idées, majestueusement, n'en font qu'une.