"Dernier chant de Sappho" : Leopardi prète à Sappho, sur le pont de mourir - une tradition tenace et sans doute fallacieuse, mais si belle, veut que Sappho se soit jetée, par dépit amoureux, du haut d'un rocher dans le gouffre de la mer - une mélancolique élégie sur le malheur commun de la destinée, et sur sa propre déchéance d'amoureuse abandonnée. Elle évoque une mystérieuse "faute", à elle même inconnue, qui aurait présidé à son destin funeste, l'entraînant sans répit "dans la fureur d'un désir inapaisable", et la laissant "vile hôtesse importune" aux rivages déserts de la vie.

Je suis tout particulièrement sensible au passage suivant, étrangement convulsif, et de tonalité proprement tragique :

    "En quoi ai-je péché, fillette, quand la vie

    Méconnaît le mal, pour que privé

    De jeunesse et fané, au fuseau

    De l'indomptable Parque s'enroule

    Le fil noir de ma vie ? Voix inutiles

    Verse ta lèvre : c'est un secret vouloir

    Qui meut les destinées. Tout est secret

    Hormis notre douleur. Enfants abandonnés

    Nos yeux s'ouvrent aux pleurs, et la raison repose

    Dans le coeur des Célestes ! (vers 40 à 49)

 

Un tel chant, dont la plainte monte jusqu'aux arcanes du ciel, aurait pu être chanté par quelque héroïne d'Eschyle ou de Sophocle - hormis la référence à la "faute", de tonalité chrétienne. Un Grec aurait évoqué l'action directe d'un dieu, et Sappho, indiscutablement, y eût décelé la puissance souveraine d'Aphrodite, sa vindicte expresse. "Qu'ai-je donc fait, ô déesse, pour mériter tant de disgrâce ? "

L'amour, comme "pathos", est une maladie de l'âme, dont seule une divinité peut être cause. Le daïmon est cette puissance en nous qui ne relève pas de nous, qui nous guide parfois, et plus souvent hélas, nous dépossède de nous même. C'est la "douleur" qui en marque l'imparable présence. Et la "raison", la cause incompréhensible, est le secret des dieux, maîtres de la destinée des mortels.