Ce qui est difficile à comprendre, et encore plus à expliquer, c'est le double renversement qui est requis pour parvenir à un certain état de liberté intérieure. Le premier renversement, c'est assez connu, évident par soi, c'est ce que j'appelle la "kataphore" : travail de déboulonnage méthodique des crispations identitaires, des adhésions consenties, des mythes et des idoles. "Dépouiller l'homme" dirait Pyrrhon. On encore, dans un discours lacanien : "destitution subjective", désidentification, jusqu'à ce fameux point zéro dont je me suis efforcé de donner la charge explosive. C'est déjà beaucoup, c'est déjà très difficile. Mais c'est faisable.

A ce stade un nouveau péril guette : la désidentification ouvre à une liberté vide, une forme pure sans contenu, et, à vrai dire, ce n'est que par facilité de langage qu'on en parle comme d'une forme, car une forme sans contenu est-elle encore une forme? Il y a là une sorte de vertige de la vérité, qui ne laisse pas de provoquer une sorte d'affolement : quel est donc ce pur sujet sans objet, sans visage, sans image et sans identité, sujet de rien qui s'éprouve lui-même dans la vacuité indicible de son "être", "désêtre" nu et vierge, fétiche silencieux dressé à la face du néant ? Entre vertige et allégresse, angoisse du rien et potentialité infinie, il est ce nouveau-né qui a tout oublié de sa vie antérieure, encore qu'il en ait le souvenir le plus exact, la science achevée, mais décidé à un tout autre voyage, dans l'ivresse juvénile d'un nouveau départ. Car, c'est la loi de la réalité, on ne saurait rester sur place, les yeux rivés à l'infini sur une vacuité impensable et muette, à la manière de ces mélancoliques qui contemplent sans fin un point fixe dans le ciel immobile. 

La vérité est muette, et la liberté vide.

Allons, il faut bouger, le corps, le monde, tout nous contraint au retour. Sera-ce à la manière d'un Sysiphe qui redescend lentement dans la plaine, reprendre son rocher pour le pousser vers un sommet d'où il redégringolera encore? Reprendrons-nous la litanie funèbre de la répétition, comme si rien ne s'était passé? Dans un roman très personnel publié sous un nom d'emprunt, Agatha Christie raconte l'expérience d'un homme qui, bloqué dans le désert d'Irak, vit une singulière aventure intérieure, descend dans les arcanes les plus obscures de son être, y découvre le sens de l'énigme, et puis, contre toute attente, il retourne en Angleterre et reprend ses affaires là où il les avait laissées. Je comprends et je ne comprends pas. Plus exactement, je comprends bien qu'il retourne, qu'allait-il faire dans un désert si ce n'est pour y mourir d'ennui, mais je comprends surtout qu'il ne serait plus le même, alors qu'en apparence, et pour les autres qui l'observent, rien ne semble changé. Tout a changé, rien n'a changé. De toute manière il n'existe qu'un seul monde, soumis aux mêmes lois universelles, il n'y a pas d'ailleurs, ni de paradis, ni de montagne sacrée où l'on pût se réfugier. Dont acte : il faut revenir, mais comment?

Voilà le deuxième renversement : le nirvâna n'élimine pas le samsâra. En termes plus simples, plus concrets : si je sais quelque chose de la vérité je ne puis la dire toute, à supposer que cela fût possible, je ne puis qu'en désigner la présence absente, en relever les marques, faire signe dans sa direction. Mi-dire, car si je refuse de parler pour ne rien dire, je puis au moins, à défaut de dire, dire à demi. C'est bien le moins pour un amant de la vérité. Mais au delà, outre l'indécence qu'il y aurait à prétendre dire le vrai, je mettrais mon existence en danger, vu que nul, en ce monde, ne désire entendre ni parler en vérité. Et de toute manière je ne puis connaître ce qui fait vérité pour un autre que moi. Le mi-dire désigne un espace intermédiaire, intersubjectif, symbolique et virtuel, mais effectif, où la rencontre des sujets est au moins possible. Et c'est là l'essentiel.

De même pour la liberté. Je ne prétendrai jamais agir uniquement par liberté, c'est une impossibilité manifeste. Mais je puis, dans le jeu si contraignant des affaires humaines, faire ce pas de côté qui signale la liberté, en fasse briller l'éclat, jusque dans le plus banal et le plus ordinaire. Que le sujet s'y signale, au moins par le petit bout à défaut du grand, par cette manière d'y être sans y être acculé ni submergé, préservant le jeu, l'écart indispensable qui sauve l'acte de la pure et simple répétition, du paraître imbécile, et de la normopathie universelle. Dans le meilleur des cas, il pourra tirer de son fonds propre de quoi opérer une métaphore signifiante, parole ailée, divagation poétique, fulgurance artistique, et de toute manière y être, dans le monde, mais à sa manière, de par son style singulier, irréductible à nul autre. Mais de la métaphore, et de sa valeur irremplaçable, j'ai parlé il y a peu, et je ne vois pas d'intérêt à me répéter.