Muthos : parole, discours, récit. De mutheuo : expliquer, raconter. Le muthos est originellement une parole qui délivre une explication, sous la forme d'un récit censé rendre compte de la provenance de l'univers et des dieux, des hommes et de tous les êtres de la nature. Il s'exprime dans une tradition séculaire, essentiellement orale, collectée et transmise par les poètes. Mais le poète n'en est pas l'inventeur : il puise dans le fonds public, demande à la Muse de l'inspirer et de garantir la validité de son propos. "Muse, dis-moi l'industrieux héros qui erra si longtemps..." (Début de l'Odyssée). Ainsi naîtra le fabuleux récit de l'errance d'Ulysse sur les flots "de la mer inféconde". Quand les Athéniens décideront de fixer la tradition dans un texte écrit, bien des siècles après l'invention du poème, l'esprit du muthos aura perdu l'essentiel de sa substance. D'autres formes de récit feront leur apparition, d'autres langages, mathématiques, physiques, historiques, philosophiques. L'école de Milet, avec Thalès, Anaximandre, Héraclite, jette les bases d'un discours scientifique, rejetant le muthos, au nom du Logos.

Le muthos est la parole du dieu qui se transmet aux hommes par les faveurs d'un double relais, la Muse et le poète. Aussi le poète occupe-t-il, dans un tel monde, une place éminente, celle d'interprète du divin. On songe, en parallèle, à la fonction de la Pythie, censée communiquer la parole d'Apollon, laquelle, pour être comprise, supposait l'intervention ultérieure d'un déchiffreur spécialisé, l'herméneute. Selon la pensée mythique "seul le dieu est sage", dépositaire du vrai, qu'il ne livre que très parcimonieusement aux hommes, et souvent sous la forme d'une énigme redoutable et dangereuse. Voir la sentence d'Apollon : "Socrate est le plus sage des hommes", laquelle amena le dit Socrate au procès et à la condamnation à mort. Ce modèle ira s'affaiblissant, au bénéfice d'une tout autre vision du monde. 

Chez Héraclite, déjà, la disqualification du muthos est accomplie : Homère, Hésiode, mais Pythagore aussi, sont condamnés comme maîtres d'illusion, d'erreur et de fausseté. Fièrement, Héraclite se déclare dépositaire du Logos, non à titre privé, mais comme interprète de la vérité universelle : "Il est sage que ceux qui ont écouté, non moi, mais le Logos, conviennent que tout est un".

Il est remarquable que si muthos signifie parole, logos aussi signifie parole (legein : parler, dire). Deux termes pour la même idée, mais avec des implications divergentes. Si muthos est la parole du dieu, logos est la parole de la raison. Héraclite pose le Logos comme parole rationnelle de la nature (le discours du tout, to pan, agissant au coeur de tous les étants, ta panta, toutes les choses). Héraclite parle bien d'"écouter" le Logos. Le philosophe est une oreille avant d'être une bouche. On se demandera d'où vient cette idée que la nature parle, que les astres parlent. Et en quoi les hommes seraient aptes à entendre, et comprendre, ce discours de la nature ? Peut-être, avec Auguste Comte, faut-il voir dans l'"âge métaphysique" une simple modification de l'esprit théologique : les dieux cèdent la place aux forces substantielles de l'univers. La tentation est grande, en effet, de diviniser une nature dont la puissance excède infiniment celle de l'homme. On garde la structure du muthos, on change les protagonistes du grand drame de la vie et de la mort, et l'on s'imagine avoir opéré la révolution de la connaissance.

Mais voici un tout autre discours :

"Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie". Hé quoi, le Moderne n'entend nulle voix qui vienne du fond de l'infini. Les astres ne parlaient qu'à ceux qui les croyaient des dieux. Cela ne ruine pas l'idée grandiose du Logos, conçu plus modestement comme raison, mais nous savons que seuls les hommes parlent, ils ne font que cela, et ce qu'ils disent est une sorte de délire, délire du sens projeté à la face mutique de l'univers.