J'ai utilisé ce terme de "kataphore" pour marquer une opposition à "métaphore". Metapherein c'est transposer, déplacer dans l'ordre du langage, symboliser. Démarche créative. Katapherein signifie : porter en bas, faire descendre, chasser par le bas, évacuer, porter au rivage, faire aborder. Et kataphora : chute, descente. L'idée est claire, il s'agit bien d'un travail de désidéalisation, de déconstruction, en opérant la chute de l'idole, du sens, de la valeur. C'est le mouvement d'alètheia, dévoilement, critique radicale, démystification. C'est par là qu'il faut commencer : on ne saurait construire quoi que ce soit de vrai ou de valable (métaphorisation) sans passer au préalable par cette épreuve nécessaire et salutaire de chute, de descente, de mise à plat. "Philosophie au marteau" disait Nietzsche. Marteau du médecin qui fait résonner l'intérieur : l'idole est creuse, sans chair et sans nerfs. Marteau du généalogiste : briser l'idole, exhiber le faux, démasquer le faussaire. Diogène disait à sa manière : démonnayer la fausse monnaie. Tous deux vont bien plus loin que Socrate, qui se contente de torpiller la fausse prétention de savoir. Car il importe de mettre à jour la volonté qui gît en amont et qui inspire le travail de l'idéalisation. Quelle est cette force qui veut le négatif, la soumission et la servitude? A qui profite l'illusion? Qui est le faussaire? Au service de quelle cause?

Epicure avait dénoncé la liaison morbide des craintes : la crainte de la mort est liée à la crainte des dieux, deux craintes entretenues par la même confusion, elle même expressive d'une erreur de jugement. Celui qui accède à la juste compréhension des lois de nature, découvre que si la vie est finie, si la mort est définitive et sans reste, il n' y a rien à craindre d'un au delà qui ne saurait exister, ni de divinités indifférentes qui ne se mêlent en rien des affaires humaines. Mais d'où vient la crainte? Simple erreur de jugement, ou manipulation idéologique? Epicure s'arrête au constat, Lucrèce pousse plus loin le soupçon. Iphigénie est massacrée sur l'autel par un père indigne, mais c'est à des fins politiques : il s'agit, par ce sacrifice, de se rendre les dieux favorables, de débloquer les vents, de garantir le départ de la flotte, et, surtout, de sauver le prestige royal, et le pouvoir. Que diraient les généraux si Agamemnon cédait à la faiblesse? Allons, il faut sauver l'honneur, et tant pis pour Iphigénie ! Amèrement, Lucrèce conclut : "Tant la religion sut inspirer de crimes". Mais au delà, ou en de ça de la religion, c'est bien le pouvoir qu'il importe de sauver.

Ne riez pas. Cette histoire est de tous les temps. C'est aujoud'hui, comme hier, qu'Iphigénie implore qu'on la sauve !

C'est l'antique liaison du théocratique et du politique, du trône et de l'autel, du sabre et du goupillon, fondus dans une même image transcendante, celle d'un Autre tout puissant, qui gère la vie terrestre et la vie dans l'au-delà. A cette aune, l'au-delà est plus important que l'ici bas, plus décisif. Qui ne consentirait à souffrir ici, si par là il est assuré d'une immortalité bienheureuse ? Et voilà que tombe le couperet infernal : soumettez-vous si vous voulez sauver votre âme, honorez les puissants, respectez les dieux, courbez l'échine. Et le tour est joué.

Nous pouvons découvrir aujourd'hui, avec un peu d'intelligence, que cet Autre est un mythe, que le roi est nu, que tout ce que nous avons salué, honoré, adoré par le passé est une erreur d'optique, une gigantesque mascarade. L'Autre n'existe pas, du moins cet Autre avec grand A, pur fantasme, image controuvée, "hallucination sonore" (Cioran dixit, au sujet de Dieu). La question serait plutôt : pourquoi y sommes-nous si attachés, au point que ce soupçon d'inexistence nous plonge dans l'effarement? Serait-ce de voir avec dépit combien nous nous sommes leurrés, bernés nous-mêmes, y trouvant je ne sais quelle satisfaction morbide, masochiste et coupable? Car enfin, c'est avec notre concours, notre consentement tacite, que ces mythes se sont installés et pérennisés. Et voici que vient l'heure de Midi, "heure de l"ombre la plus courte", heure du dénuement et de l'extrême clarté. Si l'Autre n'existe pas, existé-je encore? Ou plutôt : ai-je besoin d'un Autre pour exister tel qu'en moi-même?

De quoi se fondera le sujet, s'il découvre que vacille tout ce en quoi, et par quoi, il croyait pouvoir s'assurer de soi? Je dirai : de soi, le sujet s'autorise de soi, et de soi seul. C'est cela la Bonne Nouvelle.

N'en concluez pas qu'il n'existe que soi, que les autres n'existent pas, qu'il n'y a ni autre ni autrui. Bien sûr qu'il existent, les autres, mais c'est à eux de faire le chemin, s'ils le désirent, et de s'autoriser d'eux-mêmes, ce que nul ne peut faire à leur place. D'où, dans le meilleur des cas, une société de sujets libres, auto-nomes, c'est-à-dire tirant de soi la loi, la posant pour soi.

Quant à l'Autre, ce n'est que le grand A qui tombe, et s'il est barré, à présent, c'est de n'être pas tout, de n'être pas le tout. Ni Dieu ni Maître, mais ce tiers symbolique nécessaire, légitime et légal, qui règle les rapports, exerce un pouvoir limité, fondé sur la seule autorité populaire, au nom de l'autorité populaire : pouvoir de convention, issu de la convention, d'un venir-ensemble, d'un décider-ensemble. Aussi ce tiers symbolique, juridique et politique, est-il amendable et modifiable - on peut changer la loi - encore que son existence en tant que telle soit à jamais hors contestation.

C'est un modèle. En pratique les choses sont bien plus compliquées. Les idoles sont comme les feuilles : elles chutent et renaissent interminablement. Aussi le combat est-il éternel. Mais c'est déjà beaucoup de disposer d'un modèle pour régler la pensée. Cela devrait nous éviter le fanatisme, les mirages idéologiques, et le découragement. Nous guérir de l'espoir et de la crainte, tout en dessinant la figure positive mais réaliste du possible.