Dans ces retours inattendus d'impressions anciennes je perçois confusément un appel à ce qui fut - et reste - ma passion secrète, mon rêve obscur et persistant, ma chimère la plus intime, qui fait corps avec mon corps, qui insiste et refuse de se taire : poésie, amour de la nature, de l'art et de la beauté. Car enfin, si je me suis si longtemps fourvoyé, c'est par nécessité, non par goût, sachant de science sûre qu'il me fallait, si je voulais un jour vivre pleinement mon désir, nettoyer d'abord, curer et récurer la demeure, dégager ce qui me venait de l'héritage, qui s'était incrusté en moi comme une identité d'emprunt, une substance étrangère. Ce travail fut si long, si difficile, que je n'espérais plus en venir à bout, et je pensais sincèrement que ma vie s'achèverait avant que je susse retrouver la porte perdue qui ouvrît à la vérité de mon être. Et c'est merveille, et c'est miracle d'entendre à nouveau la petite voix musicale, qui, à vrai dire, ne s'était jamais éteinte tout à fait, mais qui s'était faite si discrète, si menue, que je n'entendais plus guère qu'un pauvre murmure indistinct, pauvre trace d'un amour lointain et inaccessible. Mais la voici qui enfle, qui respire, qui éveille les sensations enfouies, leur conférant peu à peu une autorité incontestable, une pressante vérité. Et c'est une chance inespérée d'avoir vécu assez longtemps, d'avoir franchi tant d'étapes difficiles, pour accéder enfin à cette tranquille assurance de soi, à cette certitude intime d'une légitimité personnelle.

Certains, plus doués de nature, ou plus  chanceux, s'y élèvent d'un seul coup. Je suis de ces laborieux à qui le temps est lourd et long, qui errent longtemps dans les forêts profondes, s'égarent dans les ravines d'une interminable mélancolie avant que d'apercevoir le soleil.

A vrai dire, ce n'est pas affaire d'intelligence. Je sais des intelligents qui ne font pas mieux que moi : ils sont, comme moi, empêtrés dans les mirages, les conflits et les devoirs contradictoires, et toute leur brillante intelligence ne leur sert pas à grand chose, si ce n'est à multiplier encore les difficultés. Plutôt importe-t-il de conserver par devers soi une sorte de modestie fondamentale qui nous permet d'accueillir l'expérience et d'en tirer des leçons. Je ne sais si c'est vraiment moi, ou je, qui fais le travail, ou si le travail, plutôt, ne se fait en dépit de moi, forçant ce pauvre moi à se soumettre à une intelligence plus haute, sagesse du corps, peut-être, ou vérité du daïmon. Quelque chose, ou quelqu'un, veille quelque part sur nous, qui est nous et qui n'est pas nous, un autre en nous, plus vrai que nous. C'est à cette puissance de ténèbres et de lumière que je dois mon salut, puissance tout intérieure, Double critique et salvateur.

Voici la plage ouverte sous le soleil, voici le paysage et la lumière. Voici les vagues à la surface des eaux. Et me voici, libre d'attaches, de projets et de soucis. C'est peu de chose en face de l'épaisseur du monde, du tumulte qui rugit de toutes parts, de la folie déchaînée, de la violence qui monte. Faut-il pour autant se laisser emporter? Un esprit libre c'est peu de chose, mais il n'est de salut que dans l'esprit libre.

Allons, mon âme, va ton chemin. Accueille la grande voix de la mer, du vent, de la vaste nature ! A chaque heure de silence te sera donné sans conditions ce qu'en vain tu espères dans la lutte et la puissance. Alors, contre l'esprit du temps, en t'abandonnant tu te trouveras.