C'est avec un étonnement ravi que, ces derniers temps, je retrouve en moi des sensations, des images, des désirs même, de ma prime jeunesse d'étudiant, d'une période oubliée, où je n'avais aucune idée arrêtée sur mon avenir, où je baguenaudais par les rues de la ville, plutôt insoucieux et incurieux des études officielles auxquelles j'étais censé adonner toute mon énergie. J'étais inscrit en philosophie, mais je m'intéressais bien davantage à la littérature, poésie au premier chef, lisant, annotant, commentant mes auteurs favoris, tâtant la Muse à l'aventure, mais sans projet, sans idée, dans une heureuse gratuité, dont, hélas, je dus faire le deuil trop vite, embarqué trop jeune dans les soucis domestiques. De cette période je n'eus jamais de vraie nostalgie, et pour le dire d'un mot, un couperet était tombé, hachant d'un coup les espoirs de l'adolescence. Par la suite je ne repensai plus jamais à cette période, et c'était comme si je n' avais jamais eu de jeunesse, et que je fusse passé d'un seul coup de l'enfance à l'âge adulte. Voilà un exemple de refoulement assez extraordinaire. C'est pourquoi, retrouver présentement ces impressions si anciennes, et avec tant de vivacité, relève du miracle. J'ai souffert d'amnésie, et voilà que l'amnésie régresse, qu'un voile se déchire, et qu'une partie de mon propre passé m'est merveilleusement restitué !

Renouer avec ce passé c'est reconstituer la boucle. Quelle boucle? C'est comme si le sujet, ne pouvant se saisir de soi, s'affirmer dans sa vérité propre, était condamné à entrer dans la longue chaîne de l'aliénation, d'y séjourner un temps incommensurable, avant d'émerger à nouveau, de renouer avec ses obscures origines, de comprendre le sens et la nécessité du détour, pour s'affirmer enfin, tel qu'en lui-même, avec la certitude que, dorénavant, il séjournera au plus près de la vérité. Voilà qui décrit trop rapidement une logique de la subjectivation, où la perte de soi est aussi une condition de la retrouvaille de soi, mais sur un tout autre plan, infiniment plus assuré, plus mûr, où l'inteligence des choses se marie plus harmoniquement à la vérité du désir.

Ce long détour auquel j'ai fait référence, c'est outre l'épreuve si difficile de la réalité familiale, pécuniaire et professionnelle, la démarche toute intérieure qui consiste à se mettre soi-même à l'épreuve, de se chercher à travers les dédales des identifications successives auxquelles il a fallu recourir pour se constituer comme être social, être de langage, sujet symbolique, et qui sont, en même temps, autant de périls, où le sujet risque de se briser. C'est le paradoxe si bien analysé par Jung, où le sujet doit à la fois, et du même mouvement, se socialiser d'un côté et se séparer de l'autre, réaliser l'improbable synthèse de la socialisation et de l'individuation. Programme héroïque, dont il est à peu près impossible de s'acquitter sans l'aide de quelque médiateur. 

La philosophie offre de merveilleux outils à la pensée, mais elle a ses dangers, notamment dans l'excessive intellectualisation qui peut agir comme un prodigieux et quasi invincible mécanisme de défense. Surtout que chez nous cette activité mentale se déroule dans le ciel pur des idées, déconnectée de tout enracinement matériel et existentiel, ce qui n'était pas le cas chez les philosophes antiques, lesquels proposaient des exercices concrets, des disciplines psychophysiques rigoureuses, sous la houlette du maître, agissant comme référent symbolique. Voir l'école d'Epicure. Sous nos cieux obscurcis seule la psychanalyse fournit les cadres structurels d'une authentique recherche de soi sous les auspices de la vérité.

J'ai donc longtemps voyagé en psychanalyse, à vrai dire si longtemps que c'en est presque comique, si ce n' avait été si difficile, si décourageant, si coûteux, en temps et en énergie. Freud nous avait averti : la connaissance a un prix très élevé, je dirais plutôt - exorbitant ! Faut-il le regretter ? Je ne pense pas, ce qui a été vécu a été vécu, et nul ne peut faire que ce qui est arrivé ne soit pas arrivé. Cette longue démarche analytique est si consubstantielle à mon être que je ne puis pas même m'imaginer ne l'avoir pas vécue. C'était mon chemin, et ce chemin m'a conduit là où je suis aujourd'hui, et je ne puis dire, sans me déjuger, que je regrette d'être là où je suis. Ici je suis, ici je reste. Et de ce point de vue, de cette bastide chèrement conquise, je considère, et les choses, et les autres, et moi-même, avec la froide lucidité du chercheur, et la sympathie de l'ami. Je comprends infiniment mieux la grande souffrance des hommes, la difficulté quasi insurmontable de l'existence, les aléas infrangibles de la connaissance, les incertitudes qui sont notre lot, sans espoir de solution, ni dans la religion, ni dans l'idéologie, ni dans la science. Le tragique est indépassable, mais cela ne signifie nullement qu'il faille se rouler dans le tragique, ou la désespérance. Paradoxe éthique : voir ce qui est, agir selon ce qu'on peut. Ce qui, déjà, était clairement exprimé par Sophocle dans le fameux choeur d'Antigone : a-poros est l'homme, sans ressources face à la loi de nature, poly-poros, de multiples ressources, pour s'inventer, qui l'enfer, qui un jardin des amis.