DE LA FAILLE et DE LA VERITE

 

                       PHILOSOPHER DANS LE VORTEX

 

 

 

 

 

                                                            Par GUY AMEDE KARL

 

 

 

                                                   

 

 

                                                           PRELUDE

 

                                                                 I

 

 

 

"A l'origine était Khaos"...La faille, le hiatus, le fond sans fond. Mais l'origine n'est pas le commencement. L'origine est sans commencement, et sans terme. Elle est de toujours, de maintenant, de chaque instant, mais nous l'avons oubliée, forclose, répudiée. Il suffit de se détourner de nos affairements pour en retrouver la trace sensible, la marque indélébile. La qualité de l'existence est à ce prix, mais qui donc, aujourd'hui, se soucie encore de la qualité?

Les essais qui suivent entendent témoigner d'un itinéraire de pensée, mais de sentiment aussi, et d'émotion, d'un forage dans les arcanes de la conscience, jusqu'à ce fond sans fond, ce Tartare, qui, aux dires des Anciens, continue infailliblement d'exister et de gronder du fond des ténèbres. C'est de l'entendre, enfin, de le mener vers la parole que se constitue en vérité l'acte philosophique.

C'est d'une autre philosophie que je rêve, qui n'aurait pas peur d'entreprendre le grand voyage, de se risquer aux parages des ultimes fondements de la langue et de la subjectivité : qu'est-ce que le sujet? de quoi se constitue-t-il dans sa marche forcée vers la symbolisation, et de quoi se prive-t-il, de quoi se déprend-il, au risque de se perdre à jamais dans l'aliénation sociale?

Ces terribles questionnements je les ai portés en moi de longues années durant, élaborant et discriminant dans des articles au jour au jour, sans plan ni suite, selon l'humeur et la nécessité. Aujourd'hui que j'aborde les rives incertaines de la septantaine il me semble urgent de composer une polyphonie un peu plus cohérente, mieux orchestrée, tout en conservant la spontanéité du premier mouvement : un livre si l'on veut, mais ouvert, musical, poétique et subversif, un ouvrage virtuellement infini, interminable comme une analyse, et comme la vie même - avant que ne tombe le couperet de la mort.

 

                                                II

 

 

 

Chacun des trente chapitres de l'ouvrage traite d'un thème central, avec des ramifications multiples, en écho avec tous les autres. J'ai voulu une composition polyphonique et ramifiée qui mette en résonance les divers thèmes, tout en maintenant un rapport direct ou indirect avec la problématique centrale : la faille dans la connaissance, la béance subjective, l'ouverture infinie sur le grand océan de l'Immense.

Philosopher dans le vortex c'est consentir à se laisser couler dans l'inconnu, d'où une composition en chute, dans toute la première partie de l'ouvrage, jusqu'au centre vertigineux où s'abolit la pensée ; y demeurer le temps nécessaire avant d'opérer un mouvement ascendant, en spirales poétiques. Car il n'est pas question, ici, de néant ni de nihilisme. La déconstruction initie une nouvelle construction, mais loin des mirages de la bien-pensance : affirmation du sujet dans la danse de l'immanence absolue et sans reste.

Que des esprits chagrins se laissent tromper par les apparences, croyant lire en ce décours un catéchisme de désespérance, j'en assume le risque, me fiant à la lecture des vrais lecteurs qui sauront bien reconnaître et goûter le nectar de l'amère et délectable vérité - si tant est qu'on puisse encore hasarder ce terme, à titre d'approximation.

Va mon livre, va où le vent te porte! Je t'ai si longtemps porté en moi qu'il ne peut être totalement exécrable. En tout état de cause il témoignera d'une démarche sincère, à défaut de qualités plus reluisantes. J'ose penser qu'il trouvera bien quelque oreille attentive, pour y éclore enfin dans la pureté du silence!

 

                                               

                                                              III

 

 

Ce livre j'ai eu le plus grand mal à l'entreprendre. Je ne sais quelle force intime me détournait incessamment, multipliant les obstacles imaginaires, et m'incitant à repousser l'échéance. Puis je finis par me décider au début de l'été. Je savais que ce serait un gros travail, exigeant patience et résolution à toute épreuve. J'avais l'impresion de franchir un interdit dont j'ignorais la signification, mais aussi qu'il était urgent que je le franchisse. C'est chose faite.

Un autre étrange sentiment me hantait jour après jour : assez sottement je m'imaginais que je pourrais mourir en cours de route - ces choses-là arrivent - et que l'oeuvre resterait à jamais inachevée. Diable, cela serait-il si catastrophique si personne, que je sache, n'est suspendu à ce projet, dont l'aboutisement ou l'échec n'aurait nulle conséquence. Cela la raison me le dictait, en vain, car pour moi, ce livre compte plus qu'aucun que j'aie pu écrire autrefois, et plus, sans doute, que tout ce que je pourrais faire dans l'avenir. C'est ainsi : je voulais témoigner d'une aventure, au minimum pour moi-même, et pour d'autres si possible - même si ce livre doit finir, comme il est vraisemblable, dans la poubelle de la méconnaissance publique.

Pourquoi attacher une telle importance à ce livre, au bout du compte? 

Ce livre est la quintessence de sept années de recherches assidues. C'est la synthèse d'une expérience de pensée, menée à la fois en philosophie, en poésie et en psychanalyse, triple développement de la même intuition fondamentale, dont le livre expose en détail les processus évolutifs. Aujourd'hui, dans la mesure où une certitude relative puisse être atteinte par un mortel, je me sens, je m'estime assuré d'une vérité constante, assez sûre pour être formulée par le sujet que je suis, et digne d'être proposée à l'acceuil réflexif de mes semblables. Ce n'est en rien un dogme, une doctrine, un savoir encore moins, c'est une position d'ouverture qui se propose de faire la place à ce qui advient.

Etrange et sibylline est la courbe de la vie : jeté dans le monde le sujet ne sait rien ni du monde ni de soi. Poussé par la nécessité il se construit une sorte de monde imaginaire et symbolique dont il est bientôt le prisonnier, plus loin que jamais de sa véritable nature. Quelques-uns, un jour, s'avisent que la route suivie jusque là n'est pas la bonne, que c'était la route des autres, ou de l'Autre, et qu'en chemin la vérité du sujet s'est dramatiquement perdue. Alors commence l'aventure proprement dite. Il faudra déconstruire ce qu'on a bâti, avec le risque de se perdre tout à fait. Dans un cas favorable il faudra encore quelques temps, des mois, des années parfois, pour établir, au terme du débatissage, la forme authentique de la vérité subjective.

Voilà le fait : j'ai l'impression de naître aujourd'hui, à soixante huit ans passés! Qu'aujourd'hui, mieux que hier ou avant hier, je suis en mesure de parler en mon nom propre, d'être assuré de l'authenticité de ce que je dis, ou fais, ou ne fais pas. Il aura fallu ce gigantesque détour, cette boucle insensée pour revenir à l'originaire, tout en étant parfaitement de mon âge!  Il est bien clair, en effet, que l'on ne revient pas en arrière, et que cette naissance du sujet ne pouvait se faire dans l'enfance. C'est le paradoxe absolu : il faut se perdre pour se trouver, se tromper longtemps pour découvrir qu'on se trompe, et c'est le destin propre de l'humain de ne naître vraiment, à quelques exeptions près, qu'à la veille de la mort!