CHAPITRE DEUX : DE L'ETONNEMENT

 

  

TABLE

 

1 Pathographie

2 La Source

3 Aporie

4 Immédiateté

5 Immanence

 

 

 

 

 

 

1 Pathographie

 

 

Il est de bon ton, depuis Aristote, de déclarer que l'origine de la philosophie c'est l'étonnement. "Thaumazein " : s'étonner, admirer. Ce qui éblouissait Aristote, semble-t-il, c'est la beauté de la nature, une évidence pour un Grec. On le comprend immédiatement lors du premier voyage dans ce pays des dieux, où la lumière vous accompagne partout, insistante et sublime. Pour un homme des Hespérides ce sentiment, éminemment enviable, n'a rien d'immédiat. Il suffit d'un court voyage à Lille ou à Stuttgart pour désespérer l'heureux compagnon des Muses Helléniques. Pour moi, petit campagnard d'Alsace, l'hiver avait son charme quand il neigeait d'abondance, mais surtout son interminable mélancolie, ses matinées pluvieuses et sales, son brouillard, et la roue lancinante de l'ennui. Le pire c'était l'école primaire, mon retrait tout au fond de la classe, ma solitude sans fond, la terreur des maîtres, mon incurable incurie, mon "déplacement" incompréhensible. Si étonnement il y avait, c'était d'être là, emmuré dans cet espace puant, alors que je n'avais rien demandé, et que mon seul désir était de rester à la maison, avec mon chien, à m'ébattre dans la cour ou le jardin. Certains sont nés fatigués, d'autres étonnés, moi j'étais venu au monde contre mon gré, fatigué par essence, déplacé par accident, étonné, d'un étonnement sidéral.

 Désir vient de desiderare : tomber des astres (sidéraux), être sidéré d'une inexplicable chute, dé-chéance et déréliction. Cela me va. La première forme du désir, son orientation native c'est vraisemblablement la nostalgie, souffrance d'un être-ici accompagné du lancinant regret du là-bas, qui fut et qui n'est plus. Déplacement, arrachement, esseulement. Cela ne signifie pas que le désir ne puisse par la suite se réorienter autrement, mais il y faut quelque héroïque disposition mentale.

 Schopenhauer me semble plus vrai qu'Aristote. Son étonnement est d'une qualité sensible, émotionnelle, radicale, étonnement du coeur et des tripes. E-tonnement : un coup de tonnerre déchirant la sérénité des astres. Etonnement de l'enfant qui ne comprend rien au désir de ses parents, qui le veulent marchand de biens, banquier comme papa, ou qui, plus justement encore, ne veulent pas de lui, lui l'enfant du hasard conjugal, l'"accident", le mal venu, le superfétatoire. "Enfant de tout, fors de l'amour" dira-t-il. Etonnement de sa souffrance, étonnement de la souffrance des hommes, ces bagnards vus à Toulon, enchaînés à leur rame jusqu'à ce que mort s'en suive, ces fous hurlant dans les hospices, attachés à leurs chaînes, traités en bestiaux, ces prolétaires rivés à leur machine, suant la sueur et le malheur, la misère sans espoir, entre dépression et alcoolisme chroniques, et ces dignitaires mêmes de l'Etat et des finances, esclaves volontaires de la gloire, du pouvoir, de la rivalité et de l'insatisfaction. Quel est donc ce dieu pervers et sadique, dont on dit qu'il est le créateur du monde, et qui tolère pareille misère des corps et des âmes, les justifie même dans cette caricature de justice cautionnée par le clergé ? Il y a quelque chose du Bouddha dans cette révolte, cette indignation, cet accablement de l'adolescent qui fait le grand voyage initiatique à travers l'Europe, et qui à chaque pas s'étonne de la misère du monde, de l'effroyable malheur qui étreint le coeur des hommes, jusque dans les frivolités et les festivités, ces divertissements mesquins inventés pour chasser l'ennui. On connaît la fameuse phrase : "la vie de l'homme oscille comme un balancier de la souffrance à l'ennui, et de l'ennui à la souffrance". Etonnement, mais de quelle densité douloureuse, pathétique, accablante !

 Schopenhauer donnera une dimension métaphysique à cette douleur initiale, invincible : comment un tel monde est-il possible ? Pourquoi toute vie est-elle douleur ? Pourquoi toute biographie est-elle une pathographie ? Enigme du non-sens, ou de l'Ab-sens ? Entre les deux comment choisir ? Ce monde est-il le pire possible (contre Leibniz), machinerie absurde, divagation d'un fou ou d'un idiot ? Comment expliquer cette aveugle force d'un Vouloir-Vivre inconscient, qui ne veut rien de particulier si ce n'est de se perpétuer à l'infini, sans cause et sans finalité ? De quoi devenir fou soi-même face à la folie du monde.

 Un tel étonnement est sans remède. Schopenhauer invoquera trois solutions successives sur la voie de l'extinction. Remède esthétique s'il est loisible de penser que dans la contemplation de la beauté le désir se calme pour laisser place à la sérénité. Répit d'une heure ou deux, et le manège reprend. Remède éthique: comprendre qu'en toute action, en tout homme gît la grande douleur fondamentale, qui devrait nous inciter à la charité, à l'abnégation, Remède mystique : renoncer volontairement à poursuivre la mascarade de la Volonté, à enfanter, à éterniser la misère et la mort. S'abîmer, toutes affaires cessantes, dans le Néant salvateur. Mais qui croira à ces chimères ? Surtout à voir notre homme égoïstement cramponné à sa petite fortune, mangeant comme quatre, fumant force cigares et cultivant doucettement la gourgandine ! Schopenhauer ne sera pas le Bouddha de Francfort.

 Incurable donc. Mais ce que Schopenhauer a vécu et formalisé c'est une indépassable vérité. La philosophie s'origine d'une perte, d'une faille. On ne remarque pas assez que le terme même de philosophie décline cette faille, s'il est entendu que philo-sophie est la recherche de la sagesse, que l'ancienne sagesse est morte, à jamais perdue, avec le mirage éblouissant des mythes, et que dès lors la philosophie est la fille du deuil.

 Il est de bons et de mauvais deuils. Toute l'affaire est de savoir se détacher. Dans l'Aion éternel le monde et le temps continuent inexorablement. Dans ce destin universel, quelle destinée choisirons-nous, si tant est qu'il soit possible de choisir ?

 

 

 

2 La Source

 

 

Voici la traduction d’un passage de la conférence de Heidegger « C’est quoi la philosophie » digne, à mes yeux, d’être connue, méditée - et discutée.

« Platon dit (Théétete 155d)) : « D’un philosophe ceci est le pathos : l’étonnement. Il n’existe pas d’autre origine de la philosophie ».

 Heidegger poursuit (traduction personnelle) :

 « L’étonnement, en tant que pathos, est l’archè (1) de la philosophie. Le mot grec archè nous devons le comprendre dans son sens plein. Il désigne ce d’où quelque chose procède. Mais ce « d’où » n’est pas abandonné en chemin, bien plus, l’archè accède, comme le dit le verbe archein, à ce qui règne. Le pathos de l’étonnement ne se tient pas simplement au début de la philosophie comme par exemple le lavage des mains qui précède l’opération du chirurgien. L’étonnement porte et traverse la philosophie de son règne.

 Aristote dit la même chose (Mét, A2,982b et sq) : par l’étonnement les hommes accédèrent maintenant comme au début au développement souverain du philosopher (à ce d’où le philosopher procède et qui détermine continûment le cours du philosopher).

 Il serait très superficiel, et avant tout très peu grec, si nous pensions que Platon et Aristote n’établissaient que ceci, que l’étonnement est la cause du philosopher. S’ils étaient de cet avis cela signifierait : à un moment quelconque les hommes se sont étonnés, au sujet de l’étant, qu’il est, et de ce qu’il est. Poussés par cet étonnement ils commencèrent à philosopher. Sitôt que la philosophie fût entrée en chemin l’étonnement comme impulsion devint superflu, si bien qu’il disparut. Il pouvait disparaître puisqu’il n’était qu’une instigation. Mais : l’étonnement est archè – il continue de commander chaque pas de la philosophie. L’étonnement est pathos. Nous traduisons d’habitude pathos par passion, bouillonnement de sentiments. Mais pathos est lié à paschein, souffrir, endurer, supporter, mener à terme, se laisser porter, se laisser déterminer par. Il est osé, comme toujours en pareil cas, de traduire pathos par disposition (Stimmung) (2) par quoi nous entendons l’être en accord (Ge-stimmtheit) et l’être destiné (Be-stimmtheit). Mais nous devons risquer cette traduction parce que seule elle nous protège de nous représenter pathos dans un sens moderne et psychologique. Ce n’est qu’en comprenant pathos comme dis-position que nous pouvons au plus près caractériser le thaumazein, l’étonnement. Dans l’étonnement nous nous tenons en arrêt. Nous reculons en quelque sorte devant l’étant, devant le fait qu’il est, ainsi, et pas autrement. Aussi l’étonnement ne s’épuise-t-il pas dans ce recul devant l’être de l’étant, mais il est, comme recul et recueil en soi-même, arraché et saisi par ce devant quoi il recule. Ainsi l’étonnement est la Dis-position dans laquelle et pour laquelle l’être de l’étant s’ouvre. L’étonnement est la disposition à l’intérieur de laquelle, pour les philosophes grecs, la correspondance à l’être est accordée". 

 

 (1)Archè désigne à la fois l’origine, le début et le principe de gouvernance. Voir mon-archie, ou archonte, chef, roi, magistrat.

 (2) Stimmung est difficile à rendre : tonalité, accord, humeur, disposition. C’est Heidegger lui-même qui traduit en français dans le texte par dis-position, insistant par la césure sur le positionnement (position) en face de l’être de l’étant. Quant à Ge-stimmtheit je risque : « être en accord », à prendre comme substantif : disposition d’accord à l’égard de l’être de l’étant. Be-stimmtheit marque davantage une destination, un mouvement vers l’être de l’étant. Il ne faut pas prendre ces indications comme des descriptions d’affects, au sens psychologique. Ce sont des expériences du Dasein, entendons de l’être-là de l’humain face à la trouble évidence de l’être de l’étant.

 - Pour moi il ne fait aucun doute que la position originelle du philosophe est de se tenir en accueil, réceptif et ouvert, devant l'énigme, non de l'Etre comme fait Heidegger, mais de la Faille, de ce défaut radical d'être, de cette Absence d'être qui nous constitue au plus profond, objet paradoxal fuyant toute saisie, à jamais inconnaissable, source d'un étonnement sans mesure et sans réponse.

 

 

 

 3 Aporie

 

 

 

Nous sommes inévitablement immergés dans la présence omni-englobante de l’étant. Tout un chacun s’affaire, se préoccupe, pense, agit dans la sphère commune, déterminée par les représentations communes, dans l’espace mental de notre modernité. Cet agir est perçu comme légitime, voire nécessaire selon les valeurs en usage. Mais c’est aussi une forme subtile d’aliénation : on prend pour vrai ce qui est posé comme tel par la communauté sans s’inquiéter outre mesure des fondements, des raisons, de la provenance et de la finalité. Avec des variantes c’est toujours le Même, qui de jour en jour commande quasi mécaniquement notre destinée singulière, dont nous soupçonnons rarement qu’elle n’est qu’une pauvre variation sur le clavier de l’anonymat universel. Plus nous prétendons à la singularité plus nous nous conformons de fait à l’idéal commun. Cela, nous ne voulons pas le savoir, mais à de certains moments, c’est comme un vertige qui nous saisit : quelle est donc cette existence que nous menons-là, est-ce bien nous d’abord qui la menons, ou bien ne sommes pas plutôt menés comme des andouilles par une secrète et invisible force extérieure, d’autant plus puissante qu’elle est partout et nulle part ?

 Heidegger disait : dictature du On, déréliction dans l’étant. Chosification de l’humain dans le monde inerte des choses.

 Mais alors, avons-nous quelque rapport possible à l’Etre ? Pouvons-nous, ne serait-ce qu’à de rares moments, soulever le voile ?

 Dans « Qu’est-ce que la métaphysique » Heidegger décrit trois modalités de cette expérience possible : l’angoisse, l’ennui, et l’étonnement. Ce sont trois moments féconds, que chacun peut expérimenter. Dans l’angoisse le monde de l’étant vacille, les certitudes s’effondrent, on vit comme un glissement catastrophique vers le néant, une destructuration générale qui ouvre brutalement sur ce vide interne, où, paradoxalement, se fait jour une aperception de l’être pur, sans détermination, fond sans fond, révélation sans contenu, mais irrécusable. Lorsque l’ennui s’approfondit jusque dans les arcanes les plus profondes de la subjectivité se produit l’expérience du temps pur, temps sans consistance autre que d’être le temps, l’irréversible en marche. Quant à l’étonnement, dans sa dimension métaphysique, c’est peut-être l’expérience la plus riche et la plus radicale : quelles que soient les images et les perceptions du monde, sous l’apparence rassurante des choses en leur cours régulier, soudain s’ouvre un gouffre : sous ces images, existe quelque chose, dont je ne sais rien, que je comprends pas, mais, je ne puis en douter plus longtemps, il y a de l’être, cela est de quelque manière, de toute manière : il y a.

 Je ne suis pas sûr, ici, d’avoir rendu fidèlement la pensée de l’auteur, j’en rends compte à ma manière, et c’est aussi une manière de m’approprier cette pensée. De ces trois modalités, l’angoisse, l’ennui et l’étonnement, seule la troisième me semble vraiment convaincante. Les deux autres sont trop souvent déterminées par la pathologie et ne délivrent rien de sûr. L’angoisse peut aussi bien entraîner la destitution de la pensée, dans un cataclysme sans issue. Et l’ennui ouvre la route au nihilisme, tel cet auteur (Théophile Gautier je crois) qui déclarait au soir de sa vie : il n’y a rien, rien n’ a jamais été, il n’ y aura jamais rien ! Dans l’étonnement je crois trouver une disposition de réelle ouverture, sans pathos exagéré, qui stimule l’intelligence et l’ouvre à des perspectives extra-ordinaires. Selon moi c’est Schopenhauer qui en parle le mieux.

 Je ne sais si l’étonnement est vraiment une expérience de l’Etre. Je pense plutôt, selon ma propre expérience, qu’il est ce suspens sans concept devant l’énigme, ce moment d’aporie, de non-savoir, de vertige face à l’innommable, cette déroute du moi devant l’Immense – à entendre comme le « sans-mesure ». Parler d’Etre c’est, me semble-t-il, aller trop vite en besogne, forcer le fait, injecter violemment une catégorie inutile et controuvée. Pourquoi parler d’Etre ? Pourquoi ce terme surdéterminé, cette antique dépouille qui charrie deux mille ans d‘idéologie idéaliste, de chimères platonico-chrétiennes? Pourquoi ce monstre « monotonothéiste » ? Cette enflure creuse et pleine de vent ? Ce chancre nauséabond, cette enflure pouilleuse et racornie ? Pourquoi ces relents de catéchisme, ces miasmes putrides de séminaire allemand ?

 Bref, j’en reviens à Montaigne : « nous n’avons aucune communication à l’être ».

 Pour faire bonne mesure je dirai de cette opération de passe-passe ce que Nietzsche faisait remarquer au sujet du cogito de Descartes. Vous dites : je doute, je pense, je suis. Mais d’où tirez-vous que la perception d’une pensée vous autorise à conclure à l’existence d’un « je ». Il faudrait dire : cela pense, car vous vous n’avez rien établi de plus. Tout ce que vous rajoutez c’est de l’idéologie. De même je dirai pour Heidegger : vous décrivez fort justement une expérience du dessaisissement, et soudain vous tirez l’Etre de votre chapeau de prestidigitateur souabe !

 Que cela est dommageable ! Je voudrais une philosophie qui sache surseoir à statuer. S’arrêter au bon moment. Respecter la loi du Kaïros. Pratiquer l’aphasie critique, et dans le vaste monde, dans l’Immense incommensurable, chevaucher le vent. 

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  • 4 Immédiateté

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  •  C’est d’une tout autre science que nous rêvons ici, non point de la matière et de la composition des choses, non point des ondes et des corpuscules, ni même de l’être et de l’étant, encore que ces questions méritent attention dans leur domaine propre. Nous respectons la recherche et le savoir scientifiques en ce qu’ils nous délivrent de bien des sottises. Mais notre propos est ailleurs.

  •  Il y a je ne sais quoi de divin dans l’apparence, dans la perception immédiate des choses, dans la luminosité de l’air, dans la féerie où nous plonge la levée du jour. C’est le miracle de la quotidienneté, l’heureuse surprise au sortir de la nuit, de sentir se dissiper les brumes et les pesanteurs nocturnes, de s’étonner vivant dans un monde vivant ! C’est bien vrai, c’est indiscutable : le soleil est nouveau tous les jours, et avec lui, c’est nous qui nous sommes nouveaux ! La nuit a tout effacé, soucis, émotions, pensées, l’esprit se lève, gaillard, allègre, primesautier, vagabond, disponible pour de nouvelles saillies !

  •  Le premier kairos, c’est ici : l’étonnement fructueux de la conscience éveillée s’étonnant de sa propre félicité ! Si j’étais mort pendant mon sommeil je n’en saurais rien, si bien que la conscience, par définition, est la saisie de l’éternité. Surgissant, elle raccorde le passé infini à l’instant présent, et, instantanément, elle se donne une immensité de temps devant soi, un infini sans mesure. Oui, je sais que je mourrai, mais comme, mort, je n’en saurai rien, il en résulte que la conscience est la durée indestructible, la quasi-éternité de la présence au monde.

  •  Merveilleuse lapalissade, dont la justesse échappe fort souvent à l’esprit hâtif. C’est ici que la conscience se distingue du savoir. Ce que je sais n’entame en rien la certitude inébranlable de la durée. Expérience sans cesse réitérée, confirmée à chaque instant, indestructible.

  • Il y a quelque chose de merveilleux dans la lente progression des saisons, dans l’insensible passage de l’hiver au printemps, du printemps dans l’été, et ainsi à l’avenant, dans un mouvement qui n’a pas de terme, comme le beau fleuve d’Héraclite, dont les eaux sont toujours les mêmes et toujours autres, comme dans ces feuilles qui verdissent, qui jaunissent, toujours autres et toujours les mêmes, et comme nous, qui sommes et qui ne sommes pas. Le temps saisonne et nous saisonnons de concert. Dans la plénitude fleurie de mon automne il est de subtiles poussées de printemps qui renouvellent la donne, et parfois l’été chante et soleille au milieu de l’hiver. Le mouvement lent et l’irruption, côte à côte, simultanément, l’autre qui travaille le même.

  •  Revenons à l’expérience immédiate. C’est le poète qui le dit : l’homme se doit d’habiter poétiquement la terre !

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  • 5 Immanence

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  • Je m’éloigne tout doucement, jour après jour, des rivages de la philosophie, des ses mausolées de concepts, de ses architectures baroques et sophistiquées, de ses icônes et de ses maîtres. Ce n’est ni désespoir ni déception, ni attente frustrée, ni dégoût ou lassitude. C’est une évolution personnelle, qui jadis me fit chercher de ce côté-là ce que je ne trouvais ni dans la littérature ni dans la psychologie, et qui aujourd’hui m’en détourne lentement mais irrémédiablement. Ce n’est pas déchirure après un amour malheureux, c’est le sentiment d’avoir épuisé les charmes de la pensée, après de hautes exaltations et de basses incertitudes. J’ai, peut-être à tort, la conviction que rien de vraiment neuf ne peut plus me surprendre, d’avoir de si près frôlé l’extrême danger, et d’en avoir tiré les résolutions les plus graves. De serrer au plus près la vérité me convainc qu’il n’y a rien à en dire, qu’une certaine forme d’aphasie - fort bavarde au demeurant - est seule digne d’être professée. Encore y faut-il une certaine dose d’application paradoxale : dire le rien n’est pas ne rien dire, et ce rien est toujours quelque chose, avec quoi il faut bien vivre. C’est ce reste, qui échappe à toute prise, aussi bien intellectuelle qu’intuitive, qui fait le réel en sa persistance, tragique par un côté et jubilatoire de l’autre.

  •  Je m’étonne toujours encore, et chaque matin, de la continuation, de la persistance du présent, qu’avec le sommeil la totalité du monde ne se soit pas engloutie dans le néant, qu’une force aveugle et toute-puissante assure la permanence des choses, qu’en somme, et quoi que nous fassions, tout est toujours le tout, décidément et inaltérablement. Je pensais tout à l’heure à mon ex-éducation chrétienne, à ce fantasme millénariste qui règle la représentation des clercs selon laquelle la fin du monde est imminente, qu’il fallait vivre et croire dans l’optique de l’apocalypse. Sentiment d’urgence, angoisse du jugement, terreur de la finition, panique de l’irrémédiable. J’y vois une névrose fort calamiteuse, une passion éminemment triste, la plus triste peut-être qui fût jamais. « Frère, n’oublie pas qu’il faut mourir ». La belle affaire ! Il faut dire bien plutôt : « Frère n’oublie pas de vivre !». Et la chose est d’autant plus facile et nécessaire que le présent ne manque jamais, qu’il est selon la nature une perpétuelle renaissance et continuation des choses, que la mort venant elle ne me privera en rien de ce que j’ai vécu, qu’elle ne saurait être assimilée à une perte s’il n’est plus de sujet qui puisse perdre quoi que ce soit. Cette maudite dramatisation de la finitude est un sacré tour de passe-passe, dont les effets délétères n’ont pas fini d’assombrir notre humanité, jusque dans les développements apparemment profanes de la modernité.

  •  Il faut revenir tout doucement à l’immanence, à la présence des choses, à la « chair du monde », ce qui ne se peut faire qu’à revenir à la chair propre et intime de notre être sentant et vivant. Cela, nous n’y pouvons parvenir ni par la pensée, ni par le langage, qui fonde et structure la pensée. C’est en quoi la philosophie est impuissante, car de se fonder sur le logos elle consomme le divorce, l’éternalise dans la raideur de l’impossible. Il est dérisoire d’imaginer un dépassement, une réconciliation finale : pensée et réel sont irréconciliables.

  •  La seule action sensée qu’une philosophie puisse entreprendre est de travailler rationnellement à son auto-suppression, en démasquant ses propres présupposés, en se vidant elle-même de tout contenu et de toute ambition, dans une purge universelle qui entraîne le purgatif lui-même dans la purgation : suicide programmé.

  •  Cette idée n’est pas si neuve. Elle est formulée assez clairement dans Pyrrhon, au contact vraisemblablement des penseurs de l’Inde. Bouddha de même a déclaré qu’il était plus pernicieux de s’identifier à ses pensées et opinions qu’à son corps propre, et que, de toute manière, nous ne sommes ni ceci ni cela, mais passage, processus impermanent dans l’impermanence universelle. Mais le travail le plus radical de destructuration sans reste nous le trouvons dans l’école Chan, synthèse admirable du bouddhisme et du taoïsme. Nous voilà rendus sans résidu, toute pensée abolie, toute représentation disqualifiée, toute valeur destituée, à la pure et simple immanence, au plan de surface absolue où le tout est égal à la partie, la partie au tout, indistinction du dedans et du dehors, égalité et isonomie des choses dans l’indifférencié. La Voie n’a pas de voie. Elle n’est pas un chemin, elle ne mène à rien puisqu’elle est partout et toujours, et que, conscients ou non, nous y sommes, ou plutôt nous y passons, comme toutes choses au monde.