CHAPITRE UN : L’OUVERT

 

 

TABLE

 

I Position

2 Analyse structurale,

3 «Viens dans l'Ouvert, ami!»

4 La Traversée

5 Solitude

 

 

 

 

 

 

1 Position

 

 

 

L’ouvert est ce qui s’ouvre dans un espace sans qualités préconçues dans l’au-delà de la représentation.

 

Par représentation j’entends la vision que nous avons forgée de ce que nous appelons la réalité : images construites par le passé et qui déterminent notre perception présente, symboles, mots, concepts, notions, opinions, jugements, constructions mentales de toutes sortes, de toute origine, issues de notre langage, de notre culture, de notre expérience. Toutes ces constructions mentales sont des héritages dont nous ne mesurons pas la puissance tant ils nous semblent évidents, allant de soi, alors qu’elles sont de simples constructions, dont la relativité nous apparaît quand nous voyageons et que nous nous sommes confrontés à d’autres codes, tout aussi valables que les nôtres. Il en ressort que rien ne garantit la valeur d’un système de représentation, si ce n’est l’usage. Autres pays, autres mœurs, autres valeurs – autre vision du monde. C’est essentiellement la langue qui détermine notre perception, qui nous fait lire les choses à travers le prisme du vocabulaire et de la grammaire. A titre d’exemple : les langues occidentales déterminent les objets à partir du verbe être : « le ciel est bleu ». Mais comment raisonne le Chinois qui ne connaît pas ce verbe, et qui perçoit des processus là où nous classons les objets en catégories ? Chaque langue repose sur un impensé qui la structure comme système de représentation. (Voir François Julien).

La question devient : est-il possible d’accéder à un au-delà, ou un en-deçà de la représentation commune ? Nietzsche disait que nous sommes prisonniers de la grammaire. Certes, et de bien d’autres choses encore !

La question de l’ouvert est posée par les poètes : Hölderlin et Rilke. Mais dans un autre registre par Schopenhauer qui écrit bien : « le monde comme volonté et représentation». Il pose clairement la question : le monde n’est-il que ce que je vois et perçois, réductible à la causalité phénoménale qui organise notre perception ? S’observant lui-même dans son corps, non le corps représenté - mais le corps vivant, sentant, voulant, il pense découvrir la racine ultime de toute chose dans cette puissance invincible du vouloir-vivre. Mais le vouloir vivre n’est pas l’ouvert, c’est même sa négation absolue. Quoi de plus tyrannique, de plus aveugle, de plus absurde que cette volonté sans but, qui ne veut rien si ce n’est sa propre continuation à l’infini ? Ce vouloir vivre a toutes les caractéristiques du Samsâra : répétition, conditionnement, enchaînement. Schopenhauer parle lui-même de la roue d’Ixion qui tourne indéfiniment sur elle-même, entraînant tout un chacun dans la ronde insensée d’une aveugle prédestination. Mais Schopenhauer lui aussi rêve d’une échappée dans l’ouvert, dont les prémices se donnent dans la contemplation artistique, laquelle nous libère momentanément du vouloir, et surtout dans un ascétisme moral qui nous délivrerait de la tyrannie du désir. Or Schopenhauer n’est pas Bouddha. Il rêve en artiste de la vie, s’abstenant soigneusement de l’abstinence ! L’ouvert, chez Schopenhauer reste une intuition musicale. Il ne franchira pas le Rubicon de la représentation.

L’ouvert serait-il à jamais une fantaisie de poète ? Je ne le pense pas. Aussi faudrait-il aborder la question sous un angle tout autre.

Quoi que l’on dise ou fasse, la représentation ne peut absorber la totalité des choses. Quelles que soient les puissances et les ambitions de notre esprit qui se propose de tout saisir dans une théorie d’ensemble, il reste un reste, et ce reste c’est le réel en tant que tel, « skandalon », pierre d’achoppement, obstacle infranchissable. Cela résiste, cela est, et ne cesse d’être, d’insister : « il y a » - quoi ? Eh bien je ne sais pas, mais « il y a ». En termes grecs c’est l’Apeiron, c’est « esti gar einai », c’est « to pan » ou « panta rhei ». Voir Anaximandre, Héraclite, Parménide ou Démocrite. La formule peut-être la plus énigmatique et la plus belle demeure, à mes yeux, l’Apeiron d’ Anaximandre, celle qui dit le plus avec le moins, avec une absolue pureté, un dépouillement sans exemple : a-peiron : le sans limite, celui qui contient toute chose limitée dans l’illimitation de sa provenance infinie, dans son jaillissement, son déploiement et sa fin, les engloutissant à mesure et les jetant à mesure dans le Temps et la Nécessité. La philosophie aurait pu s’arrêter là, car tout était dit, en un seul mot. Mais il est vrai aussi que chacun des successeurs devait repenser la chose par soi et pour soi, et que dès lors chacun invente sa propre démarche et crée sa propre dénomination. Par quoi on voit également qu’il n’est aucun terme adéquat pour désigner ce qui par essence échappe à la langue, la subvertit dès l’origine, l’exposant au dérisoire de la nomination impossible. Aussi, bien plus tard, Pyrrhon, tirant les leçons de ces approximations, nous invitera–t-il à suspendre notre logos, et à pratiquer l’aphasie.

Non, l’ouvert n’est pas une rêverie de poète, c’est même l’aventure mentale et philosophique majeure, celle qui conditionne de fait le philosopher dans sa rigueur et sa vérité.

Que nul n’entre ici qui n’ait fait l’expérience du réel !

 

 

 

2 Analyse structurale

 

 

 

De l’Ouvert les poètes donnent de sublimes images. Je voudrais ici tenter une analyse de structure dans la perspective du tragique, en évitant les facilités du langage.

Il faut partir d’une quadruple rupture qui jette l’humain dans un en-dehors existentiel qui le sépare à jamais de l’animal et de la nature comme englobant.

L’existence n’est pas exactement la même chose que la vie. L’homme conserve la vie mais par l’existence consciente se détache de la vie universelle (Hegel), et s’y oppose même par l’affirmation de valeurs étrangères à la vie comme telle. Il pourra préférer l’honneur, ou la gloire, ou les idéaux, risquant sa vie dans la lutte de prestige, dans l’amour passionnel ou la guerre. L’homme est le seul animal qui consente à mourir pour des idées. A la simple conservation de soi, il oppose une logique du Désir qui vise un au-delà de l’immanence.

L’arrachement à la vie universelle se fait sous la contrainte de la société et de la culture. Kant remarquait justement que l’éducation exigeait de l’enfant des renoncements à la satisfaction immédiate pour entrer dans le jeu social, mais sous les espèces d’« un accord pathologiquement extorqué ». Une sorte de violence première arrache l’enfant à la vie universelle pour l’immerger, bon an mal an, dans l’ordre de la culture, des règles et de la loi. Freud donnera à cette idée toute son extension en montrant les effets pathogènes du refoulement de la pulsion, tout en dessinant une perspective de maturation psychique dont la réussite est à la fois possible et incertaine. C’est le « malaise dans la culture », situation d’insatisfaction pulsionnelle pour l’individu et d’équilibre instable pour la société, toujours menacée d’anomie, qui ne se survivra qu’au prix d’un renforcement de la répression. Le bonheur, comme satisfaction spontanée des instincts, perd toute réalité, au profit des satisfactions dérivées, culturellement admises ou favorisées. Freud n’est pas très loin de Kant qui estimait que le bonheur n’est qu’un idéal de l’imagination. Toute la question est de savoir si le contentement moral peut compenser le renoncement au bonheur.

La vraie rupture, c’est Lévi-Strauss et Lacan qui la formulent : la culture, donc le langage, opèrent une scission définitive dans le psychisme : le mot est le meurtre de la chose, la parole se substitue à l’être, le sujet s’édifie sur une perte première et définitive. C’est la scission (Ich-spaltung) entre l’être (perdu) et le désir pris dans les rets du signifiant. Dorénavant il faut dire ce qu’on veut, désigner l’objet, nommer dans la demande, emporté dans une course métonymique où la Chose est à jamais inaccessible, où les « objets» du désir fonctionnent comme des semblants, des substituts imparfaits, indéfiniment fuyants, de la satisfaction interdite. La jouissance, comme possession imaginaire et réappropriation de l’être s’éloigne à mesure que l’on croit l’atteindre. La coupure est sans remède. Sous la loi du langage le sujet se contentera, comme il peut, entre désir infini et satisfactions partielles.

Enfin, le sujet lui-même, en lui-même, devra vivre et assumer la scission entre ce qu’il est et ce qu’il représente, et se représente : objet pour soi, mieux encore, signifiant pour soi, pur « parlêtre », et signifiant pour les autres, qui à leur tour, se signifient dans la langue : gigantesque théâtre d’ombres signifiantes-insignifiantes, à la limite du non-être ! Dans ce semblant universel où donc est la vérité. ?

Il fallait rappeler ces faits pour éviter le délire facile sur le bonheur et la liberté. Quadruple rupture donc, dont il importe de tirer la loi : un « ouvert » se profile à partir de la faille. L’humain est cet être du non-être, ce dérivant hors-nature qui croit retrouver une nature dans le langage, et qui échoue inexorablement à se doter d’une nature, de se pourvoir de l’être.

L’ouvert est structural : c’est cette béance originelle qui s’ouvre dans l’univers de la vie et qui jette l’humain dans cet entre-deux, sans recours, entre l’être perdu et l’espoir de le retrouver.

Ceci rend compte de la structurelle insatisfaction humaine : nous n’avons plus, quant à nous, la naïveté de croire que l’insatisfaction soit due à un mauvais arrangement de la société, à l’économie marchande ou à une éducation ratée. Fait de structure, fait universel. Donnée de principe, incontournable, irrémédiable.

Allons plus loin. L’essence du désir c’est le fantasme de la jouissance. La finalité du désir, en sa radicalité, c’est la suppression de la béance, précisément, qui fonde la culture. Freud disait que le but ultime c’est la mort, ce qui est vrai si la mort est la suppression de toute rupture, de toute tension, égalisation dans l’indéterminé. On comprend mieux pourquoi la culture s’édifie sur l’interdit, condamnant la jouissance, du moins dans sa finalité ultime. Le sujet, sous l’aplomb de la loi, devra se contenter de jouissances partielles et substitutives. Mais indéfiniment, du fond de l’inconscient, comme les Titans de la mythologie, grondent et rugissent les rumeurs du désir insatisfait, si bien que nous passons notre vie à convoiter ce qui précisément se refuse.

L’Ouvert, notre désir spontané serait de le refermer, de le combler, de le forclore, à quoi nous invitent les religions, les sectes, les idéologies, et leurs substituts postmodernes. Sans compter toutes les fadaises sur le bonheur, la plénitude narcissique, la perfection, la performance, la réussite et le reste.

Notre choix est tout autre : l’Ouvert il faut le maintenir ouvert. C’est la position tragique, en sa rigoureuse conclusion. Pas de réconciliation, pas de solution (même dans l’alcool!), pas de suppression, pas de synthèse. L’Ouvert est ouvert, c’est le régime de l’existence consciente, c’est la position de lucidité inconsolable, c’est le régime du désir sans finalité.

Ici se produit quelque chose d’extraordinaire : le désir se connaît lui-même à partir de sa cause – la quadruple rupture, qui n’en fait qu’une. Mais il se désolidarise de sa finalité, posant l’impossible comme sa loi. Et partant il se vivifie, s’exalte dans la multiplicité des pulsions, dans la pluralité des formes, dans l’immanence des choses du monde. Renonçant à tout au-delà, il s’inscrit dans le jeu des forces immanentes, selon sa propre règle, jouissant de sa propre force, dansant à la surface des eaux.

Retournement, qui renverse la catastrophe, dissout le négatif, substitue l’actif au passif. Non, nous n’écouterons plus « les soupirs de la sainte et les cris de la fée ». La nostalgie se dissoudra dans le chant, et la mélancolie dans la danse, au son de la flûte et de la lyre. Dionysos encore : le démembrement du dieu, image sublime de la pluralité sensible, affirmation sans reste de la pluralité.

 

 

 

 

 

3 « Viens dans l'Ouvert, ami »

 

 

 

 

"Viens dans l'Ouvert, ami!"

C'est par cet appel que le poète commence son élégie. Et cet ami, c'est vous, c'est moi. Chacun, s'il est de bon cœur, est l'ami pour le poète. Chacun, s'il le désire, peut s'ouvrir à l'Ouvert. Et pourtant, tout dans le jour qui se lève, préfigure la tristesse : "il fait sombre", "l'air est sans voix", "on se croirait revenu à l'âge de plomb". La mornitude du présent est de tous les temps, et ce que Hölderlin écrit en 1801 est de notre temps : temps de plomb, temps de détresse et d'incertitude.

Mais le poète secoue sa torpeur, veut reconnaître les signes annonciateurs, veut arracher au ciel le gage de la nouveauté, en lui-même réveiller la juste foi : "ce jour soit voué à la joie!" C'est qu'il est trop désespérant d'attendre, et que, sans aucun doute, la vocation, la noblesse du poète est précisément de favoriser le retour de la lumière.

Il faut "risquer le pas, délier la langue, trouver la parole, épanouir le cœur" et une autre raison jaillira, une autre floraison :

   "Que notre floraison hâte la floraison du ciel

   Et qu'au regard ouvert, ouvert soit le Radieux!".

Le Radieux c'est le Jour, le beau jour de mai, le jour des hirondelles annonciatrices, le retour de la lumière. A l'ouvert du cœur, en écho, et dans une sublime floraison, voici que répond la floraison du ciel ouvert. Et que s'ouvre le val, que la rivière s'étire entre les collines et les vignobles, et "la foule des arbres aux fleurs blanches gonfle et tiédit sous les parfums ensoleillés".

Remarquons ceci : l'Ouvert est l'œuvre de la lumière. Et la lumière est le don du ciel. Mais le poète n'est pas pour rien dans cette ouverture. C'est sa juste foi, sa volonté de lumière, c'est son pas décidé, la résolution de son cœur qui font advenir le jour, en accord avec les puissances célestes. Il a délié sa langue, trouvé la parole invocatrice, libérant du même coup l'élan de la lumière. L'ouvert est aussi, et peut-être essentiellement, l'œuvre de la parole.

C'est la parole poétique qui dissout les ténèbres de l'âme, repousse l'ennuitement de la mélancolie, disperse les nuages. C'est la parole, qui entonnant le chant prophétique, fait jaillir de toutes parts la lumière qui baignera le monde. Dans le vaste élan de son cœur, Hölderlin, comme Héraclite jadis, fait retentir la puissance du Logos souverain, celui qui parle en lui, le même que le Logos universel.

"Pourquoi des poètes en ces temps de détresse?" Disons tout simplement: pour maintenir l'Ouvert.

 

 

 

 

 4 La Traversée

 

 

 

C'est dans des termes à la fois simples et énigmatiques que Hölderlin fait un bilan de sa traversée, au seuil de cet ennuitement singulier qui le mènera à passer le reste de sa vie dans la chambre d'hôte du menuisier Zimmer. Etrange texte en vérité, si paisiblement affirmatif, alors que les nuages noirs s'amoncellent sur sa tête, et que le déclin a déjà sonné pour son vaillant, son incomparable génie poétique. On dirait la parole d'un sage exprimant la confiance, la certitude de soi. Ayant vaincu les "malentendus", triomphé de "la solitude", il s'aménage un espace de création, une vie active dans l'Ouvert. Et pourtant, autour de lui, et bientôt en lui, tout se referme. A moins de considérer que sous les traits figés du vieillard caractériel et autistique, le génie, souterrain et inaudible, se soit aménagé une crypte de poésie secrète, d'existence inabordable à l'abri de la curiosité et de la méchanceté des hommes.

Pour les uns Hölderlin est schizophrène. Pour d'autres il n'est qu'un dissimulateur, qui s'est aménagé ce retrait pour sa sécurité, jouant au fou, et se jouant des curieux. D'autres estiment plus simplement que c'est un homme brisé qui ne trouve son salut que dans une sorte de régression dans la dépendance. On ne sait. Ce qui me trouble c'est le contraste violent entre le contenu de ce texte tardif et lumineux du poète et le sort calamiteux de l'homme. J'aime à penser qu'un tel génie reste lui-même quoi qu'il advienne, éternellement vrai par-delà les aléas de l'existence.

J'ai donc décidé de prendre ce texte au sérieux, y trouvant une merveilleuse leçon de vie, une expression accomplie de ce que poète ou philosophe peut espérer de meilleur. Et j'avouerai sans honte y retrouver ma propre idiosyncrasie, le sens intime de toute ma vie. Traverser la solitude est le plus difficile, car trop souvent, une fois rencontrée, la solitude ne nous lâche plus, nous agrippe comme une arapède, et nous rend inapte à toute vie sociale. Mais la traverser ne signifie pas y renoncer, car c'est dans la solitude que se forge la pensée, se trempent le courage et la décision. C'est une étrange traversée en effet, qui devrait nous mener à la joyeuse activité "dans l'ouvert de la création".

Ils sont quelques-uns à témoigner d'une telle traversée, et ceux-là illuminent notre vie! Non que nous puissions les suivre sur la route qu'ils ont empruntée, qui est définitivement la leur, mais de voir ces exemples nous rassérène et nous galvanise. Ainsi donc le pire, dont nous avons bu la lie, n'est pas toujours sûr !

Hölderlin ne parvient pas à finir son texte. Mais l'avant dernière phrase est magnifique : "Dans les brises du ciel se manifeste la grâce du divin". La brise est divine comme sont divins les héros d'Homère, et les fleuves de par le monde, et les bois et les feuilles d'automne, et les abeilles et les milliards d'êtres vivants, et les milliards d'étoiles dans l'infini de l'univers.

 

 5 Solitude : Rilke

 

 

 

 "Il me faut donc me retenir et ravaler l'obscur sanglot

 Ce cri d'appel. Mais hélas ! Vers qui me tourner, à qui donc,

 A qui donc m'adresser ? A l'ange non, à l'homme non,

 Et les bêtes pressentent et savent

 Que nous n'habitons pas vraiment chez nous

 Dans le monde interprété".

 

Dans la première Elégie, Rilke exprime l'étendue sans borne de la solitude. Et dans ce silence pétrifié de l'attente il se tourne vers les êtres célestes, les sommant de lui dire qui il est. Mais les Anges ne sont que la forme lumineuse et terrible de la beauté, qui nous écrase. Quant à l'homme, que pourrait-il répondre, lui le prisonnier du langage ? Resterait l'animal dont la sagesse méconnue ouvre sur l'Ouvert. Car l'animal sent bien que nous les hommes, nous ne sommes pas chez nous sur la terre, que nous ne sentons pas, que tout chez nous est construction, représentation, convention, que nous n'avons aucun accès à la vérité des choses. Le regard de l'animal nous trouble, nous remue de l'intérieur, déchire un instant, si nous acceptons de voir, le voile de nos certitudes humaines. Mais qui acceptera de s'exposer de la sorte, si ce n'est le poète, le seul humain peut-être qui accepte de ne pas savoir ?

Ce que cherche le poète c'est un accès à l'ouvert, à ce monde d'avant le monde, à la familiarité perdue de l'ancienne sensation originaire, à cette heureuse connaturalité d'avant le langage, d'avant la représentation et la norme. Les hommes se répondent entre eux, inlassablement, mais nul n'interroge, nul n'écoute, nul ne comprend. C'est un monde clos, une prison de signes morts. Et jamais nul homme ne semble s'étonner de cette étrange situation d'absence, de déréalité.

Seul le regard de l'animal nous mettrait sur la voie. Mais nous ne savons pas, ne voulons pas voir de son regard à lui, qui est au cœur sensible du monde. Le regard de la gazelle, au Jardin des Plantes, ce regard de nostalgie extatique, ce regard qui nous révèle notre manque-à-voir, ce regard nous bouleverse, nous effraie de sa vérité nue, et nous nous empressons de détourner les yeux. Qu'en un seul instant, un seul, je consente à voir du fond de son regard, et ma vie toute entière serait balayée, réduite à son essentiel néant.

Le poète est seul. Il n'a aucun recours du côté du ciel, ni des hommes, ni même des amants, qui pourtant, dans le cœur de la nuit, serrés l'un contre l'autre, semblent attester d'une réponse. Restent les habitudes, petites et grandes, celles qui ne s'en vont pas, par lassitude, par commodité. Reste l'arbre devant la fenêtre, face au silence du ciel vide, et le regard d'énigme de l'animal. Dans ce concert étourdissant du silence où chercherai-je la voix amicale qui me soutiendra ?

Certain jour, il y a bien longtemps, j'ai vécu cette déchirure essentielle. Pris de malaise je m'étais traîné vers ma chambre, affalé sur le lit, et là, dans la conviction de la mort imminente, sans regret, sans amertume, je me détournai de tout ce qui m'étais cher, je n'étais plus qu'un regard concentré sur l'arbre devant la fenêtre ouverte, et cet arbre était toute la vie, son symbole total, sa quintessence absolue. Je regardais les feuilles remuer tendrement dans la brise, la lumière qui jouait entre les branches, je goûtais, entre deux spasmes, la suavité de cet instant unique où la vie se mêle à la mort. Qu'importaient à présent mes projets, mes tentatives avortées, j'étais à la croisée des chemins, à l'intersection des mondes, ni tout à fait vivant, ni tout à fait mort, et l'arbre continuait doucement à balancer ses palmes de verdure. Je ne sais si c'est de là que me vint cette sorte très spéciale d'indifférence qui me fait vivre en mourant ou mourir en vivant, mais il est évident que par un côté je n'adhère plus à ce qu'on appelle le monde et que de l'autre je suis en relation avec un tout autre chose, qui n'a pas de nom parmi les hommes, qui n'est ni la vie ni la mort, et qui, en deçà de la vie officielle, poursuit sa lente procession de mystère et de silence.

Nous ne vivons jamais qu'à demi. Mais dans notre aveuglement d'humains socialisés il nous arrive parfois, au détour d'un sentier, au décours d'une conversation, de ressentir l'inanité de nos attachements, d'entrevoir le revers obscur, de pressentir la secrète, l'indicible présence. Ce que Rilke vécut dans l'angoisse, cette proximité indicible du plus proche, c'est l'Ouvert, le sans-mesure "qui était, qui est et qui sera".