CHAPITRE TROIS : DECONSTRUCTIONS 1 – Du MOI

 

      

TABLE

1 Le moi épicurien

2 Moi, Surmoi, Idéal du moi

3 La Quadruple aporie

4 Métapsychologie

5 Notation commode

6 Programme

 

  

 

1 Le moi épicurien

 

 

Les philosophes de l'Antiquité avaient-ils une conception particulière du Moi ? L'individu est d'abord le membre d'une cité ou d'un groupe social. Le socius est toujours prévalent, comme on le voit encore dans le procès de Socrate, accusé de ne pas croire aux dieux de la cité, d'explorer les cieux et les abimes et de corrompre la jeunesse. Dans ce verdict apparaît avant tout une méfiance envers un individu qui ne joue pas correctement le rôle traditionnel assigné au citoyen. Or un Athénien est un citoyen ou n'est rien du tout.

Je pense que la thématique du Moi fait vraiment son apparition dans la période hellénistique, chez les Cyniques, les Epicuriens et les Stoïciens. Cela s'explique historiquement par la désintégration des cités, jusque-là comparables à des systèmes "organiques", c'est-à-dire très unifiés sur le plan politique, culturel et religieux. Chaque cité avait son dieu local, son système de devoirs et de droits, englobant les citoyens dans une unité quasi totalitaire. La victoire d'Alexandre sur les Grecs, l'annexion de la Grèce, sa dissémination dans un empire colossal contribueront largement à un émiettement des repères, à une atomisation politique, et aussi, c'est essentiel pour notre propos, un désenclavement, une libération des individualités. En témoigne notamment le rayonnement extraordinaire des nouvelles sagesses, plus soucieuses de bonheur individuel que de politique - puisque maintenant le politique échappe de plus en plus à une quelconque intervention des individus : les seigneurs de la guerre font la loi. A l'individu solitaire de se débrouiller pour survivre.

Diogène le Chien représente peut-être la première individualité libre dans l'histoire. Tout le monde connaît plus ou moins les frasques provocatrices, voire lubriques de l'Homme au tonneau (qui était en fait une gigantesque amphore), qui aboyait, crachait, urinait, voire coïtait en public. Il oppose sa dérision et son insolence au conformisme social, aux valeurs en cours, à l'hypocrisie morale et religieuse, aux dites bonnes mœurs avec une joyeuse et tumultueuse agressivité qui laisse pantois le lecteur moderne. Couché au soleil pour une gentille sieste post prandiale, il est agacé par une ombre mouvante sur son visage, ouvre les yeux, et voyant Alexandre le Grand en personne debout devant lui, il lui lâche cette injonction invraisemblable : "Ecarte-toi de mon soleil !" Voilà un gaillard qui n'avait peur de rien ni de personne. Et d'où lui vient cette extraordinaire assurance ? Il a compris que le social n'était que convention, "fausse monnaie", et que la véritable vertu consiste à suivre les lois éternelles de la nature. Son Zeus, c'est-à-dire, le vrai dieu n'est pas une effigie de bronze, une icône ou une loi politique, toujours contestable et injuste, mais le principe intangible qui règle le cosmos. Le sage ne se réfère pas aux hommes, mais à Zeus-nature. L'individu, l'homme qu'il cherche désespérément avec sa lanterne allumée en plein jour, n'est pas le citoyen ou le membre d'une communauté humaine, c'est l'homme affranchi de toutes les conventions, l'homme libre qui se réfère exclusivement à la Loi naturelle. Une image de l'individu vient de naître, d'un Moi qui se pense distinct et libéré du collectif, capable par ses propres lumières de voir le soleil éternel de la vérité. On peut estimer que Diogène est une Antigone sortie de l'amphithéâtre étroit de la tragédie pour marcher nu-tête par les rues de la ville.

L'épicurisme est plus paisible. Il s'agit moins de s'opposer dans la violence verbale ou gestuelle que de réfléchir aux conditions d'un bonheur réel, pleinement accessible. L'épicurisme est une sagesse du retrait : "Cache ta vie" est la devise centrale. Pratiquer l'exchorèsis - le retrait en dehors du chœur collectif et houleux du socius. Inutile de courir les rues en braillant, les hommes sont tous plus ou moins fous, il vaut mieux vivre dans un beau et modeste Jardin, aux abords de la ville certes, mais entre amis philosophes, et pratiquer ensemble des exercices adaptés aux lois naturelles de l'hygiène, penser et discuter ensemble, se retirer seul à l'occasion, s'étendre sur l'herbe douce, méditer sur les splendeurs du ciel, contempler les astres, lire et écrire, s'adonner sans scrupules ni remords aux plaisirs naturels et nécessaires. Ici se développe une authentique philosophie du moi, conçu comme unité du corps-esprit, totalité vivante gouvernée par l'universel principe de plaisir. Fuir la douleur, s'adonner au plaisir, n'est-ce pas cela seul que réclame la nature? Le moi peut jouir d'une sorte d'autorégulation, d'isonomie, de plaisir constitutif à partir du moment où l'intelligence débusque avec justesse les obstacles : la crainte vaine des dieux et de la mort, la funeste passion de gloire, de conquête, de domination et de jouissance infinies. Le sage sait, éprouve dans sa chair que le plaisir est facilement accessible dans la nature, et limité de nature dans tout organisme vivant : inutile de courir après les prix, les palmes et les couronnes, inutile de multiplier les expériences sexuelles, le corps a sa limite en lui-même, et l'homme n'est pas un dieu. Ce qui nous époustoufle encore aujourd'hui dans cette pensée, c'est l'extraordinaire tranquillité avec laquelle Epicure envisage le développement et la constance du Moi. Une fois les grands obstacles levés, rien ni personne ne saurait nous priver du bonheur. Cette assurance inébranlable, cet optimisme sur fond tragique (n'oublions pas les fondements purement atomistiques du système et la vision d'un univers sans limites, sans dieu créateur, sans finalité et parfaitement indifférent) cette confiance dans l'efficacité de la sagesse ont de quoi surprendre un moderne plutôt porté vers l'angoisse de la solitude et le désenchantement. Pour finir je soulignerai ceci : le moi d'Epicure est sans véritable antagonisme intérieur. Rien de cette opposition moderne et plus tardive du désir et du devoir, comme le remarquera Kant avec un sorte de stupeur : le christianisme, avec ses contrariétés du bien et du mal, de la vertu et du vice, de la terre et du ciel, n'est pas encore passé par là. La vertu, chez Epicure, c'est l'intelligence et la mesure du plaisir, rien d'autre.

Le moi d'Epicure réunit les deux fonctions plus tard analysées par Freud : moi-plaisir comme régulation interne, moi-réalité comme adaptation compréhensive à la complexité du monde externe. Au total pas de véritable conflit, si ce n'est, comme on l'a vu, la nécessité de régler les extases de la passion, les affres de la crainte et les sortilèges de l'attachement. Philosophie éminemment grecque dans son esprit et sa formulation, sagesse de type classique, esthétique et éthique.

 

 

 

 

 

2 Moi, Surmoi, Idéal du moi

 

 

 

 

Dans la pensée grecque nous trouvons, je crois, une hiérarchie en trois registres, représentée traditionnellement par les trois degrés de l'animalité, de l'humanité et de la divinité. Avec Epicure nous avons trouvé le statut fondamental de l'humanité dans une conception atomistique et éthique. L'homme s'élève au-dessus de l'animal non par quelque essence supérieure mais par la seule conscience. Quant au divin, il est moins représenté dans les dieux traditionnels (qui sont expédiés par Epicure dans quelque lointain inter monde) que dans l'univers infini, créateur et destructeur (Autre forme de l'Aïon traditionnel, mais revisité par une rationalité matérialiste sans théologie ni finalité). Dans notre analyse nous n'avons en rien abordé la question du Surmoi, que les Grecs semblent absolument ignorer, ce qui pose un problème anthropologique intéressant. Il n'existe pas de culture sans obligations ni interdits. Quels statuts ont ces réalités socio psychiques dans la culture grecque? Il faudrait ici un historien des cultures pour répondre. Je reviendrai quant à moi à une opposition classique, sans doute pertinente pour notre propos. Les anthropologues distinguent les civilisations de la honte et celles de la culpabilité. En général ils estiment que la culpabilité est totalement ignorée des peuples traditionnels, étant une "découverte" assez macabre de l'Europe chrétienne. La honte existe chez les Grecs, et de manière prégnante. Socrate, face à un quidam qui lui demande des conseils pour traîner son père en justice, lui demande aussitôt s'il n’a pas "honte" de s'en prendre publiquement à l'auteur de ses jours. La honte, c'est l'intériorisation du regard d'autrui qui me juge indigne, infâme, mauvais fils et mauvais citoyen. C'est une condamnation certes, mais uniquement motivée par des références sociales. Le honteux c'est de trahir la morale close du groupe, d'être mou, faible, amoureux, passionné, excentrique et asocial. Rien de plus. La honte est fille de la désapprobation, ou comme dirait Durkheim, de la "sanction négative". Si notre homme a le cran de refuser la honte et de s'en prendre directement à la morale du groupe, il passera soit pour un paria et sera mis à mort (Socrate), soit pour un héros (Diogène). En ce sens rien n'autorise à parler de "Surmoi" pour les civilisations traditionnelles, comme on le voit aussi chez les Japonais. Un sumo battu a honte de rentrer chez lui et préférera peut-être le suicide. Mais il n'est en rien coupable ; simplement il a peur d'affronter le regard de ses parents et de ses voisins. La culpabilité suppose au contraire une sorte de tribunal interne de la conscience morale, bien plus impitoyable et répressive, car si on peut échapper au regard d'autrui et s'économiser la honte, on peut difficilement échapper au regard intérieur, une fois que celui-ci est installé comme tyran intime, regard «divin" comme dirait Rousseau. Bref nous pouvons pour le moment nous épargner cette notion encombrante et irritante de Surmoi pour apprécier justement la structure d'un moi antique.

Par contre, ce que l'Antiquité tardive a trouvé et développé, c'est l'Idéal du Moi. Déjà chez Epicure, mais de manière très discrète, apparaît cette idée que le sage se réfère à un ordre supérieur de valeurs librement choisies, assumées et cultivées. L'homme est appelé à vivre "comme un dieu parmi les hommes" ; ou encore "vivre en mortel au sein de biens immortels". Quels sont ces biens immortels ? La sagesse et l'amitié. On vivra non sous le regard des dieux de la foule, qui est inapte à comprendre l'essence du divin, mais sous le regard d'Epicure considéré comme l'incarnation de l'idéal dans la réalité. A lire Lucrèce on voit bien que Epicure représente la norme de pensée juste, de la conduite juste : vivez comme Epicure, vous serez justes, vertueux sans effort, et heureux autant qu'homme peut l'être dans les conditions universelles de la nature. Epicure est un Idéal du Moi pour le disciple. Que fut-il pour lui-même ? Nous ne le saurons jamais. Mais ce que nous savons, c'est que cette notion d'idéal, bien que strictement profane, sans menace de sanction, sans pression excessive, sans tension, est très évidemment au cœur de l'épicurisme et en fait une éthique très différente des hédonismes auxquels on a voulu le réduire.

Ce sont les Stoïciens, héritiers directs de Diogène, qui thématiseront l'Idéal du Moi de manière explicite, et cela en raison de leur conception divine de l'univers. L'idée centrale du stoïcisme c'est que le Monde (un cosmos fini, circulaire, sphérique, plein, qui rejette le vide en dehors de lui comme pur non-être) est identique à la Raison déifiée comme instance gouvernante, unique et absolue dans l'ordre des choses. Ce qui arrive est nécessaire, c'est l'œuvre de la Divinité, ou de la Providence (Heimarmènè). On ne discute pas ce qui nous dépasse infiniment et dont la puissance est souverainement réglée par une Intelligence supérieure. "Sustine et abstine" : supporte et abstiens-toi ! Abstiens-toi de gémir, de pleurer sur ton sort ou sur celui de l'empire, abstiens-toi également de trop te réjouir. Ce n'est pas ton misérable moi pathétiquement passionnel qui doit avoir la parole. D'où la fameuse distinction d'Epictète : "Il y a les choses qui dépendent de toi et celles qui ne dépendent pas de toi. Ton corps, tes humeurs, ta santé et ta maladie, ta fortune ou ton indigence, ta place de maître ou d'esclave, ton intelligence ou ta limitation d'esprit, tout cela ne dépend pas de toi. Seule dépend de toi cette "gouvernance" de la raison, qui bien comprise, n'est autre que la Raison universelle" Ta femme se meurt ? Tu en auras certes du chagrin (ou du soulagement !) mais sache que ce sont là des choses circonstancielles qui ne te concernent pas en ton tréfonds. Donc cesse de pleurer ! ». Marc-Aurèle s'efforcera de circonscrire et de définir cette intrinsèque puissance de la raison, de cette gouverne autonome, de ce principe hiérarchiquement supérieur, travaillera à renforcer sa capacité de décision compréhensive pour supporter le poids écrasant de sa charge d'empereur, pour rejeter les mauvaises inclinations, résister aux tentations du plaisir et s'acquitter de ses obligations sans hargne ou mauvaise humeur. Une jolie fille se présente-t-elle à ses yeux ? Il va mentalement isoler toutes les parties du corps, considérer les viscères, les tissus, les membranes, les humeurs corporelles, la salive, le sang, les menstrues - et voilà que l'attrait physique indésirable se défait de lui-même. Le sage retrouve sa sérénité, son "ataraxie" (absence de troubles de l'âme) et peut librement reprendre sa tâche.

Au cœur du Stoïcisme nous trouvons une tension psychique tout à fait inconnue des épicuriens : tension entre l'instinct et la raison, tension entre le Bien et le Mal, l'irrationnel et le rationnel, le passionnel et le divin : l'idéal de vie du Stoïcien est un héroïsme. Héroïsme d'une raison propulsée au niveau le plus élevé, dans une tension des forces, j'allais dire des muscles, vers un idéal au fond parfaitement inaccessible. (Comment ne pas penser aux premiers Essais de Montaigne sous l'influence de La Boétie écrivant qu'il fallait "se tremper comme le fer dans le feu, se roidir" contre la facilité et la peur de la mort !) Comment expliquer ce goût improbable pour l'effort et l'Idéal ? C'est que le Stoïcien se veut inattaquable, inébranlable en toute circonstance et le seul moyen d'y parvenir est finalement de s'identifier à la Raison universelle et divine, seule "demeure" où rien ne peut atteindre le sage.

Dès lors nous avons à choisir entre deux conceptions antagonistes : la vie paisible, centrée sur le plaisir, la calme sagesse et l'amitié du Jardin. La vie héroïque selon les leçons du Portique. Entre un univers considéré comme une somme incalculable de mondes, d'atomes nageant dans le vide, finalement dénué de sens - et d'autre part une vision quasi religieuse d'une Providence rationnelle et organisatrice, exigeante mais porteuse de sens. Deux visages très opposés de la philosophie, qui traversera toute l'histoire de la pensée occidentale.

En tout cas pour notre enquête, nous voilà en mesure de mieux comprendre le lent glissement qui nous fait quitter les rivages dorés de la philosophie du moi (moi-plaisir et moi-réalité) vers une conception marquée toute entière par une tension entre le moi et l'idéal du moi. Tout cela surprendra peut-être un historien rigoureux, mais ce n'est évidemment qu'une fantaisie rétrospective, nonobstant non dénuée de pertinence.

 

 

 

3 La Quadruple aporie

 

 

 

 

C'est volontairement que je tiens à part des autres systèmes hellénistiques la présentation des positions pyrrhoniennes. En toute rigueur nous n'avons aucun texte ni témoignage avéré de cette position. Mais il est aisé de l'inférer à partir de ce que nous savons par ailleurs.

D'abord, de la formation initiale de Pyrrhon auprès des démocritéens nous pouvons induire ceci : "convention que le moi", ou l'âme, ou l'individu, ou toute notion nominative sur l'idée d'une personnalité séparée. "Il existe des atomes et du vide, et le reste est convention". En ce sens le démocritéisme est sceptique : il se refuse à prendre position sur des questions "obscures" - non susceptibles d'un examen véritablement rationnel.

Il est vraisemblable que Pyrrhon, lors de son voyage en Asie avec Alexandre, au contact des fameux "sages nus" de l'Inde, ait abandonné la théorie atomistique puisqu'il soutiendra dorénavant qu'aucun discours ne peut se tenir sur la question des "pragmata", des affaires, des choses, des phénomènes en général, qu'ils soient naturels, sociaux ou psychiques. "Immesurables sont les choses, inconnaissables, inaccessibles aux sens comme à la raison". Le sage s'abstiendra de prendre position sur les "choses", et notamment sur les questions métaphysiques. Existe-t-il un moi? Une telle question n'est en rien pyrrhonienne.

Utilisons sa méthode, à titre d'examen critique :

Je ne peux dire que le moi existe : je ne vois que multiplicités, processus, changements, humeurs, compositions et décompositions. Où voyez-vous l'unité d'un moi ? Où voyez-vous une substance, une identité stable à travers le temps, une constance de fait quand tout change sans cesse ? Le temps de dire "je", ce "je" n'est déjà plus le même. (Pour nous modernes, voire Montaigne, inlassable sur ce point).

Je ne peux pas dire : le moi n'existe pas, puisque je ne sais pas de quoi je parle, je ne puis donc ni affirmer ni nier le moi. Pour autant je consentirai à voir qu'il existe des apparences différentielles qui donnent l'image flottante de ce que les hommes appellent des réalités, et qui ne sont peut-être que des songes. Mais rien ne me permet de trancher, donc je m'abstiendrai de dire que le moi n'existe pas.

Je ne peux dire à la fois : le moi existe et n'existe pas. Les arguments précédents ne sont en rien dépassés par l'addition de deux messages contradictoires. Ils ne se complètent pas davantage puisqu'ils n'apportent aucun d'élément nouveau qui dépasse l'aporie. Pour les logiciens aristotéliciens on citera le principe du tiers exclu : A ne peut être à la fois A et non-A ; Mais nous savons que ce dernier argument n'est que de circonstance, et de nature exclusivement polémique : Pyrrhon ne se sent nullement tenu par un prétendu principe qui n'est qu'une invention de logicien mal inspiré.

Je ne peux dire à la fois : le moi n'existe pas et en même temps qu'il n'est pas possible qu'il n'existe pas. Les mêmes arguments que précédemment s'appliquent ici. Inutile de répéter.

Prise dans la quadruple tenaille de l'argumentation la question éclate comme une noix. Et c'est ce que veut Pyrrhon. Que l'on cesse de penser l'impensable, c'est à dire de superposer des opinions sur l'inconnaissable. Ces pseudo-problèmes ne font qu'assombrir le pur horizon du tout et nous privent de la liberté de contact direct avec le réel. Il est tout à fait remarquable que ces analyses sont à peu près superposables aux réflexions de Bouddha sur la nature du "moi" (atman) et à ses interdictions de s'intéresser aux problèmes métaphysiques. Ce qui compte c'est la souffrance, les causes de la souffrance, le chemin qui mène à la cessation de la souffrance. Le reste est peine perdue, vaine sueur.

Pour nous, Modernes je pense que la question du moi n'est plus de nature métaphysique, sauf pour ceux qui se cramponnent aux systèmes religieux et veulent jouir d'une "âme" destinée à la vie éternelle. Mais de ce point je ne discuterai pas : j'en dirai ce que Lacan disait à propos de Dieu : "C'est curieux, ce problème n'a aucun sens pour moi".

 

 

 

 

4 Métapsychologie

 

 

 

 

Maintenant la voie est déblayée pour une recherche métapsychologique portant sur la nature du Moi. Il fallait d'abord revenir aux sources et écarter le point de vue métaphysique. Par là j'entends les spéculations qui quittent le domaine de la réalité physique pour s'élancer dans les hauteurs, sans contrôle possible, et y bâtir je ne sais quel royaume céleste où les âmes poursuivraient une existence fictive auprès des dieux : religions de l'immortalité, "philosophies" de l'âme ou de l'esprit surnaturel, paradis et enfers imaginaires. Tout cela n'est qu'un délire continué. A la métaphysique traditionnelle on peut opposer, après Freud, une "métapsychologie", c'est-à-dire une tentative rationnelle de rassembler les données de l'expérience psychique en un corpus, bâti sur des fondements de probabilités raisonnables, et sans recours à des instances obscures issues de la tradition religieuse. Un tel pari est difficile, et je pense que Freud lui-même a échoué en partie, laissant une œuvre inachevée, trouée par endroits, mais dont on peut s'inspirer pour aller plus avant. La métapsychologie serait alors simplement la réflexion systématisée issue du travail psychologique, rien de plus. D'ailleurs on ne peut faire plus sans risquer de retomber dans les pièges de l'ancienne métaphysique.

Nous avons dégagé d'abord le Moi proprement dit, conçu comme instance narcissique de conservation et d'amour de soi. Il se règle spontanément en luttant pour sa conservation et en affirmant sa naturelle aspiration au plaisir (principe de plaisir-déplaisir) selon une double polarité, comme moi-plaisir, puis comme moi-réalité, ce deuxième n'étant que l'adaptation du premier aux exigences de la réalité sociale et matérielle externe. Dans ce schéma le conflit est relativement simple : le moi se heurte à la réalité, s'adapte ou souffre, se conforme au groupe ou se fait exclure.

L'Idéal du Moi me semble une constante culturelle : toujours les mythes ont proposé des modèles de conduite qui donnaient un sens à l'existence par la présentation d'un état supérieur digne d'être recherché, ou d'une sagesse à conquérir : le Bushido japonais (voie du guerrier), la confrérie maçonnique, l'héroïsme d'Achille, la sagesse d'Homère, la ruse d'Ulysse, la constance du stoïcien : vertus, valeurs, idéaux, hiérarchie, modèles. L'Idéal du moi, d'origine collective et porteuse des valeurs fondamentales, entre dans la formation de la personnalité et la structure par une opposition du bas et du haut, du valable et du non valable, sur la base d'une promesse : si tu veux parfaitement incarner les idéaux du groupe, être estimé, loué, flatté, admiré, imité, voilà ce qu'il faut faire. Cette dimension mythique se retrouve comme on l'a vu dans les sagesses grecques et orientales, façonnant des générations d'individus, et leur donnant le goût de valeurs supérieures à la simple conservation narcissique du moi ou à sa glorification (moi idéal). Disons que l'Idéal du moi introduit une tension entre le moi tel qu'il se vit dans ses humeurs changeantes, ses états de variation et de mobilité, et une idée supérieure de soi qui donne sens par l'intériorisation des valeurs culturelles supérieures. Bien entendu le programme de la sagesse en fera un usage non conformiste, et parfois résolument déviant, mais indicateur de l'appartenance à l'école philosophique dont on se réclame : le bâton, la besace et la bure de Diogène par exemple

Ce qui ne va pas de soi c'est de distinguer trois instances repérées jusqu'ici. Le moi idéal, comme figure imaginaire du moi tel qu'il est aimé et flatté dans le regard maternel, l'idéal du moi comme tension éducative au-delà du moi idéal vers une intégration au groupe par intériorisation des valeurs, et enfin le Surmoi, instance essentiellement interdictrice, tyran intérieur issu d'après Freud du complexe d'Œdipe, mais qui prend sans doute son origine plus tôt dans les cris, refus, menaces et chantages affectifs des parents à l'égard des enfants. "TU DOIS", voilà sa formule, sinon tu seras exclu, délaissé, puni, châtié, voire châtré. Ici nous quittons l'affect classique de la honte, typique de la culture de l'Idéal du moi, pour la culture de la culpabilité : "et jusque dans la tombe il regardait Caïn". Le conflit est ici essentiellement de nature imaginaire : l'image du moi idéal - image en général glorieuse et magnifique de l'enfant merveilleux - se voit rognée et pourfendue par des exigences terrifiantes qui mettent à mal le sentiment d'identité. La pratique de la cure nous montre trop souvent les dégâts terribles causés par un Surmoi trop exigeant : conduite obsessionnelle, peur du châtiment, autopunition, voir automutilations et conduites d'échec, et au pire, mélancolie.

L'introduction de la dimension surmoïque complexifie le problème, comme nous l'avons suggéré à propos du Stoïcisme, mais le problème ne prendra son acmé qu'avec le christianisme : Dieu me voit, me juge en toute circonstance et je répondrai du salut de mon âme lors du jugement suprême. Voilà qui réduit considérablement les chances de bonheur : rien n'échappe à Dieu, et que devient alors ma liberté d'action et même de penser? On imagine difficilement pire sadisme moral que celui-là. Sous le poids de la culpabilité le moi se rapetisse dans une position masochiste : " C'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma très grande faute". Et suivra la kyrielle des pratiques masturbatoires : aveux en public, cilice, flagellations spectaculaires, abstinence et compulsion sexuelle refoulée, mortifications en tout genre, dans un cercle infernal bien pire que tout ce qu'on a imaginé jusque-là. Car enfin dans les anciennes morales on pouvait toujours espérer échapper, par ruse et chance, aux vindictes de la divinité. Ici point de salut hors d'une destruction pure et simple du moi : c'est ce qu'on appelle la sainteté. Le moi s'est auto-anéanti dans une identification mortifère au Surmoi.

Moi-plaisir, moi-réalité, moi idéal, idéal du moi, surmoi cela fait beaucoup! Et pourtant tous ces concepts sont nécessaires à une compréhension minimale de la question du moi. Freud disait que la situation du moi est par essence difficile, et donc le bonheur quasi impossible. Persécuté par un Surmoi tyrannique, assailli par les pulsions de l'inconscient (dont nous n'avons encore rien dit!), craignant pour son intégration sociale, et travaillé en outre par les nécessités de la vie matérielle, il lui reste peu d'autonomie pour affirmer son droit à l'existence. Pour moi la question est un peu différente : peut-on encore parler de moi si ce n'est par commodité verbale et conventionnelle (Valéry : "le moi est une notation commode") si nous rencontrons dans les faits un assemblage parfaitement hétéroclite, un bric à brac fait de bric et de broc, des agrégats instables, variables, incertains, mutants et permutants? De quoi parlons-nous? La démarche freudienne, soucieuse avant tout de rendre compte des faits a évidemment ses mérites métapsychologiques. Quant à nous, en philosophe, nous dirons plutôt, comme en Mai 68, "nous sommes tous des groupuscules", mais ici des groupuscules pré-individuels, faussement singuliers, des constructions réactionnelles et collectives, des appareils trafiqués, des faux Self, des caricatures et des ersatz de singularités. La vraie singularité est sans doute tout autre chose, et n'est nullement à rechercher dans un moi, fût-il disséminé en concepts thérapeutiques. "Je" est un autre. Mais lequel? La question reste ouverte.

Pour la pratique nous retenons cette idée assez terrible que ce moi, s'il n'est pas rien, n'est pas "quelqu’un" pour autant. Le patient qui arrive avec sa souffrance nous expose son moi mutilé et nous demande de le rafistoler. La vraie philo thérapie consisterait plutôt à dissoudre ce qui en reste, mais alors c'est pour faire affleurer la puissance d'exister, l'énergie fondamentale, l'inconscient en un mot, sans quoi ce ne serait qu'un massacre de plus.

 

 

 

 

5 Notation commode

 

 

 

Sur le plan philosophique j'ai tenté de suivre une ligne culturelle qui, depuis la tragédie antique, par les cheminements de la réflexion des sages, nous met en présence d'une véritable problématique du Moi, à ceci près qu'elle n'est pas formulée comme telle. C'est Montaigne qui donnera à toutes ces intuitions éparses leur statut dans une authentique philosophie du Moi : "Moi, Michel de Montaigne.. ."

Le moi fera l'objet d'une critique quasi ininterrompue chez les Classiques (pensons au mot de Pascal "le moi est haïssable"), puis d'une valorisation exaltée chez certains romantiques. Le siècle du Moi c'est le XIX. Tout cela nous semble assez dérisoire aujourd'hui.

En fait le Moi est une construction culturelle, entrevue chez les Grecs et les Romains, développée sous d'autres cieux dans le christianisme et amplifiée jusqu'à la boursouflure chez les littéraires. J’ai tenté de démonter les rouages essentiels de cette "notation commode", comme ferait un bouddhiste, ou un psychanalyste contemporain. Bilan: le moi existe sans exister. Il n'existe pas comme substance stable et immortelle, ni comme principe de constance valide, ni comme unité structurelle, ni comme force dominante. Pour autant rien n'existe autant que le moi, cette organisation bancale mais indispensable qui donne à beaucoup le sentiment d'exister : un semblant de structure, des idéaux imaginaires, une régulation discutable mais nécessaire. Le moi est de l'ordre de ces "apparences", de ces "processus ou de ces agrégats", en langage bouddhique, nullement de l'ordre du réel. Mieux encore c'est sans doute le moi qui est le rempart par excellence contre la perception du réel, inaccessible en raison de la puissante imago de soi et des autorités introjectées, dont la fonction principale est de baliser la réalité en la rangeant d'office dans les grilles d'une signification a priori et quasi intangible.

Décidément, rien à trouver de ce côté-là! Qu'est-ce que le moi? Un clapet qui tantôt s'ouvre et tantôt se ferme. Hélas, il n'est que trop souvent fermé. C'est quand l'étreinte se relâche que les vrais enjeux apparaissent, et les vraies questions. C'est douloureux, certes, mais c'est aussi la seule chance de voir briller l'étoile.

 

 

 

 

6 Programme

 

 

 

 "Qu'as-tu envie de faire aujourd'hui?"

"Rien"

"Comment ça, rien?"

"C'est très simple : ni travail, ni occupation, ni courses au supermarché, ni démarches administratives, ni bricolage domestique, ni repas, ni vaisselle, ni linge, ni repassage, enfin rien quoi!"

"Mais cela n'existe pas! Il faut bien faire quelque chose, ne serait-ce que pour passer le temps!"

"Le temps n'a pas besoin de moi pour passer. Toute chose se fait par elle-même, il suffit de laisser être. Par exemple je ne fais aucun effort pour respirer. De même je veux une journée absolument vide pour me sentir vivre, absolument vide. Tout le reste se fera de soi-même".