CHAPITRE 6 - DECONSTRUCTIONS 4 – De la JOUISSANCE 

 

  

TABLE

 1 Triade

 2 Forme et Informe

 3 Jouissance(s)

 4 Tirésias

 5 Un Désir demeuré désir

 6 Fin du manque

 

  

 1 Triade

 

De quoi jouit-on? Du fantasme. Avec quoi? Le corps. Jusqu'où? Aussi loin que l'on peut. Qu'est ce qui fait barrage? L'impossible - c'est à dire le réel.

Cette triade du fantasme, du corps, et du réel détermine le positionnement du sujet. Le sujet veut jouir, mais, jouissant, il disparaît. Le voilà bien attrapé. Heureusement il renaît, et c'est pour disparaître encore.

La pièce centrale, dans ce jeu de dupes, c'est le fantasme. Le reste suit, plus ou moins, comme chacun sait.

 

 

2 Forme et Informe

 

"Il faut bien que la chair exulte" chantait Brel. Et de fait la jouissance est d'abord une expérience du corps. Il y a les jouissances d'organe, essentiellement autour des orifices. Mais la peau aussi est porteuse de jouissance. Encore faut-il distinguer plaisir et jouissance. Globalement le plaisir est vécu et réglé par le moi, selon la logique du principe de plaisir dans son rapport au principe de réalité : pas moins, pas plus que l'agréable, entre la souffrance du manque et l'excès de stimulation. La plaisir est une variation modérée autour d'une inaccessible constance. Les Anciens vantaient les bénéfices de l'euthymie, disposition d'agréable constance, humeur paisible, ataraxie, "tranquilla pax". Mais chacun voit bien que la constance est plutôt ennuyeuse et s'il la célèbre en théorie, en pratique il la compromet en se jetant sporadiquement dans des expériences de l'extrême, quitte à menacer la santé et à compromettre l'équilibre psychique. La spécificité de la jouissance c'est cela : subvertir le moi, dépasser la limite, risquer et se risquer dans ce qui sera tantôt l'extrême de la douleur, tantôt de l'exaltation, et le plus souvent les deux indistinctement. Ajoutez que la jouissance se dissimule, se vit dans l'intimité, confirmant qu'il s'agit là d'un domaine autre, réservé, clandestin où s'expérimente une dimension subversive, réelle de la subjectivité. C'est précisément ce réel de la jouissance que je me propose d'examiner.

Pourquoi cet attrait paradoxal, répulsion et fascination, honte morale et jubilation pulsionnelle, crainte et attraction - et, tout au bout, l'angoisse? Pourquoi l'angoisse? C'est que le sujet pressent sans le savoir explicitement qu'il y va, fût-ce un court instant, de son intégrité, de son sentiment d'unité corporelle, de sa complétude rassurante, de son entièreté, qu'il se précipite dans l'extrême, que dans cet extrême il va perdre le contrôle, qu'il se déchire, qu'il se désagrège, retrouvant quelque chose de son morcellement d'antan, avant que ne se soit cette constituée cette image unifiée à laquelle il s'est identifié, qui lui donne cette bienheureuse illusion d'unité corporelle. Ce qui fait le tranchant de la jouissance, ce qui la distingue du simple plaisir, ce qui en dénote le caractère subversif c'est qu'elle défait la Forme, ramène à l'informe, au chaos d'avant toutes les formes, suspendant un court moment le primat de l'organisation somatopsychique. Déchirure, décomposition, déstructuration, basculement dans l'aorgique. De cela la tragédie antique nous donne clairement la formule : Héraclès délirant massacre ses enfants, les Ménades enivrées de leur dieu déchirent, dépècent, dévorent crûs les agneaux de lait (Euripide : les Bacchantes). Toujours se produit un moment où tout se renverse, où le héros excédé de haine, ou d'effroi, bascule dans l'horreur. On dira : mais c'est là la tragédie, quel rapport avec nos expériences, plutôt paisibles, de l'orgasme sexuel, ou des jouissances d'organes? Je pense qu'il faut examiner le maximum pour percevoir la logique du minimum : petites jouissances, "petites morts "comme on dit, mais le rapport à la mort est bien là. En précisant qu'il n'y est pas tant question de la vraie mort que de cette mort momentanée, de l'évanouissement du sujet de la parole. La jouissance est silencieuse, encore que le sujet puisse crier, gémir et se révulser, si le corps jouit et crie, la parole, elle, est bien suspendue. La suspension du symbolique marque la chute dans le réel.

Par-delà la psychologie je voudrais signaler la dimension métaphysique de la jouissance. Ici, une fois de plus, c'est Antiphon qui me semble le mieux ouvrir la brèche, où je veux "m'éclater" - car il s'agir bien de s'éclater, au sens propre. Antiphon, renversant le dogme aristotélicien de la primauté de la Forme ( ce qui fait l'essence de la chose c'est la forme formatrice) montre que toutes nos conceptions, modes de vie et de pensée, notre manière d'être habituelle et jusqu'à l'idée que nous nous faisons de notre identité sont essentiellement sociales et conventionnelles, que l'institution a étouffé la nature, brimé l'instinct, défiguré la vie. Que le vrai c'est la nature, conçue comme in-forme, non formée, antérieure à toute formation, à quoi la forme distincte, soumise au temps, revient inévitablement, que la vie, en somme, peut être comprise comme une alternance, de la forme jaillissant de l'informe, et y retournant, avec ce savoir que la forme est une illusion nécessaire, et que la vérité est du côté du fond sans forme : l'"arrythmiston".

Ce qu'on appelle le tragique c'est peut-être la découverte, malgré nous, "que nous sommes et que nous ne sommes pas", que toute forme est mortelle et finie, que l'éternité est hors de nous, tant que nous nous situons du côté de la forme, et en nous si nous plongeons dans l'abîme, qui, comme chacun sait depuis Démocrite, est le lieu de la vérité.

Dans nos jouissances, petites ou grandioses, misérables ou mystiques, il y aurait quelque chose comme la prescience d'un savoir indicible : un lieu autre, hors langage, enfer ou paradis, source et fondement, et renaissance possible. Quant à l'éthique de la jouissance, de son usage et mésusage, c'est un autre problème.

 

 

 

3 Jouissance(s)

 

 

 

On comprendra aisément que la jouissance ne vaut pas dans le seul domaine génital. Il y a des jouissances d'enfant. En fait tout le corps est un support possible de jouissance : les orifices et les muqueuses qui les entourent (un bord de bouche, d'anus, de nez etc.), "zones érogènes", mais aussi la peau dont la sensibilité n'est plus à démontrer, l'œil (le regard est un objet érotique) et les déjections corporelles. Tout se passe comme si le corps pouvait se comporter selon deux logiques différentes : la logique anatomique-physiologique, celle de l'organisme biologique - et d'autre part la logique érotique : corps de plaisir, corps de jouissance. Dans ce registre la jouissance dite "phallique", celle de l'organe génital, occupe une place éminente. Mais dans certaines structures psychiques déficientes (psychoses) le sujet n'atteint pas ou perd la jouissance phallique, au profit des zones anales ou orales (ex le "cannibalisme" mélancolique, la régression schizophrénique). Dans la névrose et la normalité ordinaire la jouissance s'organise autour du phallus, du vagin et de l'orgasme, avec tous les avatars que l'on sait. L'essentiel est de bien comprendre qu'il n'y a pas de sujet de l'inconscient sans relation à la jouissance. Et quand la jouissance phallique s'étiole ou disparaît c'est le symptôme qui en tiendra lieu, par exemple dans l'hystérie dite de conversion où tel organe se comporte comme substitut phallique, étrange et pathétique hypertrophie de la sensibilité d'organe : toux nerveuses, constipations fonctionnelles, aménorrhées, troubles du sommeil etc.

Si le corps est par excellence le lieu d'expression de la jouissance, celle-ci modifie évidemment la psyché en la distordant, si l'on peut dire, vers cette "grimace" reconnaissable entre toutes : jouissance de l'enfant dont le père bat le petit frère, jouissances et affres de la jalousie, de la haine, du ressentiment, de la culpabilité. Dans ce registre on notera les petites jouissances que nous prenons aux malheurs d'autrui, au spectacle de la déchéance, de la violence, de l'écrasement du prochain, ce qui fait toujours recette au cinéma, dans un mélange pervers de sadisme et de masochisme. La confusion du moi et de l'autre, efface subtilement les limites, excède les codes de différenciation, abolit la singularité dans une sorte d'extase dionysiaque ou satanique.

Reste un dernier cas, assez singulier, plus rare, et, à en croire Lacan, plutôt féminin : si l'homme en effet est presque entièrement déterminé par la jouissance phallique, la femme y goûterait moins (banalité relative de la frigidité) au profit d'une sorte de "jouissance autre", à s'abolir dans l'ineffable divin ou mystique, comme en témoigne abondamment la peinture religieuse. A Nancy on pouvait admirer une toile de Mellin présentant une sainte en extase, le regard perdu dans l'infini du ciel, où Jésus peut-être la ravissait, pendant que dans sa main droite elle tenait une sorte de chair rouge, le cœur du Christ évidemment, qui la faisait frémir toute des orteils à la chevelure ! Si ce n'est pas de la jouissance je veux bien être émasculé! Lacan faisait remarquer que la femme, plus que l'homme, avait de temps en temps une soif de l'Autre que le pauvre amant ou mari ne pouvait satisfaire. A vérifier! Cela dit, certains hommes fonctionnent également de cette manière : ce sont nos mystiques, dont on trouve des exemplaires dans toutes les cultures. Pour eux quitter la position phallique n'est pas une privation, ce qu'ils vivent là, à leurs dires, étant mille fois plus intense qu'un coït banal! Là-dessus le taoïsme chinois aurait beaucoup à nous apprendre!

Concluons : le plaisir est vécu dans l'orbe de la souveraineté relative du Moi. La jouissance, dans son intensité, fait sauter quelque temps cette souveraineté, entraînant le sujet dans une ex-stase, une sorte de folie blanche, de psychose passagère, souvent vécue dans la honte, ou l'allégresse extrême, ou le désarroi. "Je ne comprends pas ce qui s'est passé". La jouissance est-elle pathologique? Oui et non. Elle ne l'est pas dans la mesure où tout sujet humain y est confronté, pour son bonheur ou son malheur, et où celui qui la refuse la retrouve à l'envers dans la névrose ou la culpabilité. Les religieux renonçants auraient beaucoup à confesser là-dessus. Donc jouissons. Mais d'un autre côté on voit immédiatement ce que la jouissance peut avoir de mortifère, de régressif, de déstructurant. Donc il faut la refuser. Comment s'en sortir? La psychanalyse classique recommandait de s'en remettre à la jouissance génitale dite normale, œdipienne si l'on veut. On voit bien que cela ne marche pas si bien que cela, en tout cas pour des millions et des millions de personnes. Faut-il chasser comme suppôts de Satan tous ceux qui jouissent d'autre manière? Au Moyen Age on brûlait les mélancoliques, pour incapacité à reconnaître la gloire de Dieu. Aujourd'hui on les psychiatrise. Heureusement il se trouve quelques fois des psychanalystes (femmes surtout et l'on comprend pourquoi) à déclarer que la jouissance ne se décrète ni ne se commande, et qu'il faut tolérer ce qui n'est pas franchement dangereux. C'est ainsi que Joyce Mac Dougall écrit un "plaidoyer pour une certaine anormalité". Mélanie Klein et Winnicott me semblent bien plus vrais que Freud avec son obsession de normalisation œdipienne.

Pour en revenir à ce bon Epicure on voit mieux pourquoi il recommande le plaisir. Paradoxalement le plaisir, qui est toujours bon de nature, nous protège de la jouissance et de ses frasques. Avant l'orgasme on croit et espère saisir l'absolu, étreignant frénétiquement et labourant un corps désirable et désirant, pour retomber soudain, en un spasme, dans l'ordinaire du temps. Décidément, l'absolu n'est pas pour nous, sauf à titre de mirage.

 

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4 Tirésias

 

 

Dans les cas difficiles, quand la sagacité des rois est en défaut et que les dieux se taisent, on fait appel à Tirésias. C'est ce qui se produit dans l'Œdipe-roi de Sophocle, tragédie exemplaire s'il en fut. La ville de Thèbes est infestée par la peste. Le roi Œdipe, devant l'ampleur du désastre, et ne sachant que faire au juste pour conjurer le fléau, convoque Tirésias, le vieux Sage aveugle, qui ne montrera guère d'enthousiasme à satisfaire aux désirs du roi. C'est qu'il en sait plus que lui, et que cette sagesse, durement acquise, lui fait légitimement craindre des fléaux plus graves encore. On connaît la suite, l'enquête, la révélation, le sacrifice d'Œdipe qui se crève les yeux, rejoignant en quelque sorte Tirésias dans la symbolique tragique de la cécité savante. Faut-il rappeler que les grands sages sont tous aveugles : Homère, Tirésias, Œdipe, et Démocrite, selon certaines sources. L'illumination mentale se paie au prix fort.

La légende affirme que Tirésias fut le seul Grec à avoir été successivement femme et homme. Interrogé sur l'intensité respective de la jouissance masculine et féminine il aurait répondu sans une ombre d'hésitation que la jouissance féminine était neuf fois plus intense que celle de l'homme. Voilà qui ravira les féministes! Et donnera aux malheureux hommes une raison de plus d'envier les femmes - en secret, évidemment! Qu'est-ce à dire? La nature, ici comme ailleurs, a répandu ses lots de manière incompréhensible! Pourquoi la femme jouirait-elle avec tant d'intensité, alors que nous autres, à peine engagée dans un coït improbable, nous sentons déjà une irrépressible tension nous pousser vers l'achèvement! Terrible question! La jouissance serait-elle finalement, contre tous les discours convenus, d'essence féminine? Que penserait de cela le bon Sigmund, lui qui tenait la libido pour essentiellement masculine?

J'avoue un embarras. Si la femme jouit si intensément, pourquoi voit-on tant de femmes se détourner si vite de la sexualité - à supposer qu'elles y aient vraiment et authentiquement pris goût - dès lors qu'elle ont enfanté, comme si l'enfant remplaçait avantageusement une relation sexuelle finalement hasardeuse, capricieuse et incertaine? De quoi jouit-elle? De la relation au phallus - ici supposé être le pénis - ou de tout autre chose dont nul ne sait rien, et qui serait finalement bien plus satisfaisant? Les hommes ont toujours eu quelque bonne raison de se méfier de l'amour de leur femme, suspectée d'entretenir quelque relation secrète avec je ne sais quelle entité indéfinissable - Satan peut-être, ou Dieu, ou le Petit Jésus, quand ce n'est pas tout bêtement le plombier.

Mais pourquoi l'homme, au masculin, n'aurait-il pas accès lui aussi à quelque forme plus subtile de jouissance, car il faut bien l'avouer, quoi de plus décevant, de plus rapide, de plus mécanique, et finalement expéditif qu'un coït? - Rappelons Montaigne : "Défécation bien faite vaut mieux que coït banal". Bref, ça va trop vite, et l'effort de durer n'y change pas grand-chose, et puis tout cela retombe assez misérablement alors que vous vous sentiez monter au paradis!

Eh bien, oui. Il y a peut-être d'autres formes de jouissance à conquérir, même pour les hommes! Lacan pensait aux mystiques, ces étranges bonshommes qui se détournaient volontiers du sexe pour de plus hautes élévations, ou des noces extatiques. Malheureusement n'est pas mystique qui veut. Il y faut une prédisposition particulière, assez rare au demeurant. La plupart se rabattent sur les paradis artificiels. Ce n'est pas demain qu'on verra la fin des addictions, des perversions, des déviances et autres dérives barbares ou sublimes. La normalité est toujours pour les autres.

 

 

5 Un Désir demeuré désir

 

 

 "Il y a deux malheurs : satisfaire le désir et ne pas le satisfaire". C'est à peu près ce qu'écrit Oscar Wilde. On aurait plutôt tendance à penser, de nos jours, dans une société hédoniste, que le seul malheur est de ne pas le satisfaire, ce qui créerait une insatisfaction chronique. Pourtant je pense que Wilde a raison. La satisfaction entraîne souvent le pire. Tel qui remporte le gros lot à la loterie se suicide le lendemain, totalement débordé par cet excès de chance qui lui dérange la cervelle. Telle autre qui gémissait toute sa vie durant en attendant la retraite se pend gaillardement au jour béni de sa libération. Epicure disait : avant de réaliser un désir demandez-vous ce qui se passerait si le désir reste insatisfait.

Ce qui est fâcheux dans le désir, ce n'est pas le désir, mais cette précipitation aveugle et pathétique vers l'objet, cette illusion funeste qui nous fait croire que sans lui la vie est décidément impossible. C'est là-dessus que repose tout l'arsenal des promesses commerciales - et électorales! A chaque fois on se dit : "on ne m'y prendra plus" et à chaque fois ça recommence. Plus ça change plus c'est la même chose. Mais alors quelle est cette secrète puissance qui nous fait espérer encore et encore, contre toute évidence, contre le bon sens même, et nous fait culbuter dans l'absurde et la répétition? "Samsara" dira le Bouddhiste. Et Freud : "compulsion de répétition", voire "névrose de destinée" - comme si un malin génie, en nous et plus fort que nous, s'emparait de notre âme et nous précipitait dans l'abîme.

Pourtant observons-nous : quand tel désir est satisfait vient vite un moment où l'on peut se dire : ce n'était que cela? Entre l'espoir et le résultat comment ne pas voir une énorme béance, une déception, là même où un certain plaisir a pu être atteint. Après la folie du désir, une molle et tiède satisfaction, un écart infrangible, une souffrance en somme, qui relance indéfiniment la demande, ou s'épuise dans la monotonie. Entre le vertige d'amour et le réel de l'étreinte, quel écart!

Lucrèce : "je ne sais quel amertume jusque dans le calice des fleurs"...

Il y a deux excès : vouloir réaliser ses désirs, vouloir tuer le désir. Et les deux sont finalement impossibles. Reste la Voie du Milieu : le désir demeuré désir. Esthétique de l'écart, désir vivant, entre la réalisation et la suppression.

C'est la voie difficile de l'ascèse, reposant sur un principe de non-jouissance. Toute éthique sérieuse énonce des impossibles et nous invite à les intégrer comme des limites structurelles : l'autre n'est pas moi et c'est folie que de prétendre le réduire à ma jouissance propre. D'où, ne pas violenter, ne pas tuer, ne pas voler, ne pas abuser. Et s'il me cédait, que vaudrait pour moi son abandon, si ce n'est qu'un objet inerte que je tiens dans mes bras?

L'esthétique de la non-jouissance signifie un écart qui préserve le désir. Ce que je désire c'est rencontrer l'autre dans la liberté de son désir. Le désir désire le désir, et c'est ce que le pervers refuse, lui qui ne voit en l'autre qu'un objet ou un déchet.

C'est aussi l'écart qui fait que l'objet immédiat est suspendu, détrôné, que le sujet trouve en lui-même les ressources psychiques pour une dérivation, une sublimation, une spiritualisation des pulsions, méta-phore, déplacement et transposition : la parole en lieu et place de la violence, la poièsis, comme disait Char de la poésie, "désir demeuré désir", l'ouverture à l'infini. Ou encore, les anciens philosophes : contemplation, béance féconde où s'engendrent les mondes.

 

 

 

6 Fin du manque

 

Gilles Deleuze avait montré l'intrication nécessaire des trois termes : manque, plaisir, jouissance pour constituer le cercle vicieux de la triple malédiction qui pèse sur le désir depuis Platon jusqu'à Lacan, fondement de la conception réactive et réactionnelle, cause agissante qui entretient à l'infini le recours à la transcendance. On peut formuler l'idée en trois phrases :

Le désir s'origine du manque (Platon : le Banquet)

Le plaisir n'est qu'une décharge momentanée de la tension pulsionnelle, toujours insatisfaisante, et qui entraîne le retour de la tension désirante (Freud : Pour une théorie de la sexualité).

La jouissance est le but de l'opération désirante, mais toujours interdite ou impossible (Lacan).

De la sorte, déchiré d'un manque fondamental, assigné à des satisfactions pulsionnelles toujours partielles et éternellement reviviscentes, ne vivant du plaisir que la décharge, fasciné par une jouissance qui toujours se dérobe, ou qui se vit dans la culpabilité, le sujet est cet éternel insatisfait qui ne connaît que de faibles instants de rémission entre deux épisodes de tensions (Schopenhauer). L'appel de la transcendance (Grand Autre, Jouissance de l'Autre) se faufile aisément dans cette faille, et rouvre inévitablement la voie aux idéaux religieux, psychanalyse y comprise comme structure moderne du religieux.

 Essayons de renverser les trois propositions :

Le sujet ne manque de rien.

Le plaisir est un processus pulsionnel qui s'expérimente dans l'activité en tant que telle.

La jouissance est parfaitement accessible en tant que volupté.

Voilà qui me satisfait tout à fait sur le plan intellectuel. Mais j'ai suffisamment d'expérience psychique pour voire les difficultés que ces propositions ne manquent pas de soulever.

Le sujet ne manque de rien, mais il ne le sait pas. Il est convaincu du contraire, puisqu'il vit dans une insatisfaction chronique. La réalité et l'imaginaire divergent. L'univers de la représentation imaginaire excède de toutes parts la perception sensible, créant un reste qui ne trouve pas sa place sur l'échiquier perceptif. D'où la fabrication d'un autre monde "Anywhere out of the world". Mais cela ne conduit pas nécessairement à la transcendance. Cet excès peut engendrer l'art, la pensée, l'action dans le monde, dans une perspective d'immanence horizontale : étendre le champ du possible.

Le plaisir est analysé comme décharge. C'est oublier toute la dimension miroitante, poétique de la pulsion, c'est minorer l'activité en tant que telle, dans sa durée, dans son jeu subtil, ses allers et ses retours, son inventivité. Pourquoi privilégier l'orgasme (Reich) aux dépens du ludique, de l'attente savamment entretenue, des jeux d'approche et de retrait qui font tout le charme de l'érotisme? "Miroitement" dirait Epicure. Dans l'activité artistique, de même, le plaisir est contemporain, indissociable de l'acte d'écrire ou de peindre. L'œuvre réalisée octroie sans doute un grand plaisir, mais il est fâcheux de ne voir que celui-là, quand l'artiste, dans un mélange d'effort et de réjouissance, connaît les plus hautes satisfactions au cours même de son activité. On pourrait même inverser la proposition et soutenir que l'achèvement est une sorte de chute, l'œuvre un déchet. Bref, il faut valoriser le processus, et ne pas s'obnubiler sur le résultat.  Le vrai plaisir est dans l'activité en tant que telle : energeia, affirmation de la créativité, puissance affirmative.

Troisième proposition : la jouissance est accessible comme volupté. Esthétique de la peau, esthétique de la contemplation. On sait que cette dernière idée faisait ricaner Freud. Il avait tort. C'est cette intuition qui soutient toute la philosophie antésocratique, et je ne vois point comment l'on pourrait entrer dans l'univers d'Héraclite ou d'Empédocle si on gomme cette dimension de leur pensée. Et que dit Lucrèce au spectacle de la nature infinie, tourbillonnaire et imprévisible, sinon ceci : "voluptas atque horror"! La mystique immanente, pour chasser les mirages du transcendant!

Cette jouissance-là, non seulement je l'accepte, je la revendique! Elle fait le philosophe, peut-être l'artiste, en tout cas le poète.

Pure immanence me voici! Ne parlons plus du désir comme manque, ce postulat séducteur de la religion qui dénie le réel pour y injecter le poison du sens, je veux dire le sens manquant, qui serait l'attribut du Grand Autre. S'il existe un autre, c'est la physis, qui nous crée, nous porte et nous emporte, et qui seule nous importe, même si nous ne lui importons guère! Epicure et Lucrèce avaient bien vu que la transcendance est la source de l'esclavage, que le désir est immanquablement dévié, "déliré" vers la superstition, si l'homme ne prend pas la mesure du réel. Immanence du corps pulsionnel, immanence de la volupté. L'univers que nous contemplons est lui-même l'immanence absolue de la Surface Absolue, le réel en acte.

 

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PS : Dans le registre ci-nommé il faudrait relire "Empédocle sur l'Etna" de Friedrich Hölderlin : le sentiment de la nature, la conscience de l'immanence de l'homme dans le Tout y sont exprimés avec une vigueur et une beauté inégalables.