CHAPITRE CINQ : DECONSTRUCTIONS 3 – Des PASSIONS

 

 

 TABLE

1 Tripartition

2 Le Pathos

3 Thymos

4 Splendeurs de l'Alogos

5 Passions tristes

6 Nostalgie

7 Humeur et humour

8 Passions et action

9 Jardiner ses passions

10 Spiritualiser

11 Venus vagabonde

 

 

 

 

1 Tripartition

 

 

Je suis fidèle à une conception tripartite de l'humain, que je trouve chez les Grecs, mais aussi chez les Chinois, considérant que le dualisme, (notamment cartésien) qui oppose violemment le corps et l'âme est une hérésie, et une catastrophe pour la pensée, pire encore pour la thérapie.

Les Grecs nous apprennent à distinguer trois pôles : le Sôma, la Psyché et le Noûs ( Noos, orthographe plus ancienne du terme, pour écarter toute ambiguïté). Le sôma c'est le corps réel : physiologie, anatomie, peau, sang, muscles, organes, viscères, fonctions, besoins etc. Rien à voir avec l'image du corps, qui est une construction psychique. Le sôma c'est le réel organique, dans son opacité, son énergie, sa puissance et sa fragilité. Ajoutons que, selon moi, nous ne le connaissons que fort mal, en dépit des avancées fulgurantes de la science biologique, qui décrit des mécanismes mais ne saisit pas les véritables ressorts de la puissance d'exister et d'affirmer de cette extraordinaire "substance" vitale. Je me range totalement à la pensée énigmatique de Spinoza : "Nous ne savons pas ce que peut un corps".

Psyché désigne originellement le souffle. Par extension "l'âme", le principe d'animation du corps. Aristote distinguera l'âme végétative, l'âme sensorielle et l'âme rationnelle, mais cette dernière me semble déjà correspondre au Noûs, principe de connaissance intellectuelle. Psyché recouvre un immense domaine de sensorialité, de sensibilité, d'émotivité, de réceptivité et de représentation. C'est psychè qui nous fait sentir, désirer, craindre, espérer, demander, implorer, rejeter, choisir et agir selon des critères subjectifs, culturels, langagiers dont la puissance peut sembler indomptable. Psyché recouvre aussi bien le thymos et le kardia ( humeur et cœur), dans un pathos quasi invincible qui fait les délices du roman, de la poésie, des analyses psychologiques, et psychiatriques. Traitant de l'humeur (thymos) les premiers médecins-philosophes de l'Antiquité nous ont laissé un corpus considérable sur les avatars de la thymie : euthymie, disthymie, athymie, données immédiates du pathos, et matériau universel de la philosophie thérapeutique : régler la thymie est la fonction traditionnelle de la sagesse (Voir Démocrite, Epicure, Zénon etc.).

Sôma et Psyché constituent un ensemble à la fois harmonique et conflictuel. On voit bien qu'on ne les séparera que dans la théorie, nullement dans la pratique, comme le rappelle près de nous la médecine psychosomatique - ou somatopsychique. Par rapport à cet ensemble indissociable, le Noûs représente une capacité d'abstraction, de distanciation, de critique, d'examen rationnel, donc de désubjectivation qui a fait de longtemps l'espérance des philosophes. Pouvoir se détacher des besoins pressants du corps (voir le Phédon de Platon), prendre de la distance par rapport aux désirs (Epicure), aux représentations passionnelles(Stoïciens), ouvrir un champ de réflexion universel dans son principe (Spinoza), n'est-ce pas la vocation même de la philosophie, sous les auspices vénérables de la sagesse? Tout le problème étant de savoir si cette fameuse raison a quelque pouvoir sur les passions, sur les débordements et les fluctuations imprévisibles du thymos, et sur les représentations de la psyché! Je ris parfois du bel optimisme de Descartes qui croit pouvoir établir une absolue maîtrise sur les passions par la puissance de la pensée. Et, plus près de nous, je me défie, par expérience, de cette noble espérance de Freud qui croyait que de comprendre le symptôme on pourrait le supprimer.

C'est là le nœud de la question thérapeutique. Que peut la compréhension, l'intellection, la représentation lucide face aux puissances de l'inconscient? Plutôt que de rêver de quelque dominance rationnelle il vaut mieux, je suppose, cultiver la modestie et apprendre à faire dialoguer chaque instance avec l'autre, le corps avec la psyché, la psyché avec l'intellect, l'intellect avec le corps. Mais comment, tout le problème est là.

L'autre jour j'ai eu la bonne surprise de voir le triangle fondatif de la médecine chinoise. Au sommet le mental, en bas à gauche le corporel, en bas à droite l'émotionnel. Et chaque pôle doit communiquer harmoniquement avec l'autre. Pour moi, qui suis un peu trop dans le mental, c'est toujours une épreuve que de me résoudre à écouter en moi l'émotionnel, dont je redoute fort les orages. Mais je sais qu'il faut le faire. Quant au corps, j'ai la chance de me porter assez bien, malgré quelques petits désagréments fonctionnels, qui témoignent, bien sûr, d'un défaut d'harmonie. Le corps proteste, réclame, inquiète et réveille la conscience, pour une écoute plus attentive du thymos. Ah que l'équilibre est délicat, et la santé problématique!

On peut transposer encore, dans une conception plus occidentale et biologique : tripartition du cerveau. Cerveau reptilien : les besoins primaires de survie, d'alimentation, de défense et d'attaque. Cerveau limbique : l'émotion, le sentiment, le désir, les fantasmes, la soif d'amour, la peur de l'abandon, la rivalité, la concurrence, l'image inconsciente de soi. Cerveau cortical : représentation, langage, intellect, idées, théories, connaissance, rationalité. A quoi devra correspondre à l'avenir une nouvelle science de l'humain, à la fois neurologique, psychiatrique et philosophique. C'est à cela qu'il faut s'atteler avec sérieux, pour dépasser les illusions savantes de la philosophie, les apories psychologistes de la psychanalyse, et la vision trop mécaniste de la neurologie.

Nous sommes, je l'espère, au seuil d'une authentique révolution mentale et scientifique. Il faut y contribuer autant qu'il est possible.

On pourrait imaginer une science nouvelle, la somato-psycho-noologie (SPN) comme synthèse de ces recherches à la fois holistiques et expérimentales. Programme d'avenir?

 

 

 

 2 Le Pathos

 

 

 

Thymos est le siège mystérieux des affects, quelque part au centre de la poitrine, aux voisinages immédiats du plexus et du cœur. Il est impossible de rendre correctement ce terme en français : on balancera entre "âme", inutilisable, et "cœur", qui est moins chargé de relents religieux, mais trop précis, trop concret. Comment exprimer le tourment, les affres, les transports et les passions, tristes ou allègres, qui nous font frémir, trembler, palpiter, transpirer, transir, et quelquefois mourir? Tout cela c'est l'expérience sensible, physiologique et psychique tout ensemble, du "pathos" : la capacité d'être affecté, touché, meurtri et réjoui, stimulé, abattu, "exalté jusqu'au ciel, troublé jusqu'à la mort". Gamme indéclinable de nos sentiments, émotions, passions qui révèlent notre fragilité, notre vulnérabilité indépassable, qui font de nous des hommes, et non des dieux.

Le pathos n'est pas vraiment la pathologie, sauf excès ou insuffisance, mais plutôt l'"affectibilité", néologisme douteux mais expressif, seul apte à rendre cette idée que l'"être affecté, l'être affectable" définit l'humain, comme l'animal d'ailleurs. Je n'apprécie point certaine doctrine qui veut faire de nous des pierres sous prétexte d'insensibilité. Voir les philosophes du Chan : non pas ne pas penser, ne pas désirer, mais penser sans penser, désirer sans désirer, ce qui est tout autre chose. On ne déracinera ni le penser ni le désirer, mais on apprendra à moduler quelque écart salvateur par quoi on saura éviter la précipitation, la "colle", l'adhérence visqueuse, la moiteur affective. Ce qui revient à attribuer quelque pouvoir réflexif et thérapeutique à la prise de conscience, mais en y ajoutant les bénéfices de la pratique. Méditer non pour tuer l'affect, ce qui en général le renforce, mais pour en réduire le tranchant.

En soi le pathos n'est ni bon ni mauvais. Il est comme les fauves. Le terrible dragon peut devenir l'animal emblématique du courage au service de la juste puissance. Aucune action ne se peut concevoir sans quelque pathos initial, et la sagesse elle-même exige le désir.

Et enfin : que serait l'art, la poésie, la philosophie même sans quelque folie? Après tout la sagesse est cette folie supérieure qui se moque d'elle-même, et plus encore des naïfs qui la croient sage!

 

 

 

 

3 Thumos

 

 

Thumos, c'est, en grec, le souffle de vie, d'où l'âme comme principe vital, siège des passions, du désir, de la volonté, de l'humeur. Il désigne aussi le cœur comme siège de l'affectivité. Métaphoriquement, thumos ce serait la région du plexus solaire, tout près du cœur, zone du centre de l'être vivant, par distinction avec le ventre, siège des besoins "reptiliens" et d'avec la tête, siège de l'intelligence et de la raison (Logos) . Les Anciens distinguaient volontiers l'appétit, le cœur et la raison.

Revenons un peu sur cette zone spécialement sensible du thumos. En français existe le mot savant, repris par la psychiatrie : la thymie, l'humeur, l'élan vital, l'enthousiasme ou le ralentissement. On parlera de "dysthymie «pour désigner une humeur triste ou violente, irascible, déréglée, susceptible de variations spectaculaires. C'est ainsi que l'on dira que le maniaco-dépressif souffre de dysthymie. Le contraire c'est l'euthymie, bonne disposition d'humeur, équanimité, affectivité calme, constance relative des états d'âme. Démocrite avait préconisé l'euthymie comme règle de vie, comme idéal de constance sereine, de santé psychique. Epicure précisera la formule en distinguant l'"aponie", absence de douleur physique, et l'"ataraxie", absence de troubles de l'âme (et de l'esprit). Le plaisir authentique est l'alliance de l'aponie et de l'ataraxie. C'est là le sommet de ce que l'homme peut atteindre, le vrai plaisir, loin des états dysthymiques de la mélancolie (bile noire) et de la manie (exaltation).

Ce que nous savons, nous Modernes, et que les Anciens avaient soupçonné sans le décrire correctement, c'est que l'équilibre de la vie psychique relève plus des humeurs que de l'intelligence. Une intelligence parfaitement saine peut cohabiter avec un psychisme pathologique. C'est ainsi que certains créateurs, et des plus grands, souffraient de troubles de l'humeur graves (Van Gogh, Baudelaire, Hölderlin, Nerval etc.) pendant que d'autres étaient complètement schizophrènes (le prix Nobel Nash, Artaud par ex ). Le candide a toujours quelque mal à comprendre comment le même homme peut être parfaitement psychotique et parfaitement génial dans un domaine artistique ou scientifique. C'est qu'on ne distingue pas assez clairement le psychique de l'intellectuel. L'intellect peut être sain dans un psychisme ravagé, ce qui donne parfois de savoureux mélanges et d'étranges combinaisons, comme Jean Jacques Rousseau, entre mille autres. Avouons-le, les génies sont rarement sains d'esprits. Et même ce bon Einstein ne semble pas dépourvu de quelque bizarrerie, comme son aphasie d'enfance. Sans parler de Bill Gates qui est paraît-il autiste.

Dans le cas de l'Alzheimer, hélas, les fonctions cognitives sont soumises à un processus irréversible de dégénérescence, ce qui, j'y insiste, n'est pas le cas de la mélancolie et de la dépression. On peut être mélancolique, souffrir d'une terrible tristesse, voir sa mémoire se déstructurer, constater une amnésie quasi générale, et être dans le même temps tout à fait performant dans le domaine créatif (Botticelli).

L'humeur est une étrange chose. Dans un cas de normalité relative on arrive à gérer ses aléas avec un succès estimable. Quand on déprime on se découvre étrangement impuissant, démuni, livré "au démon intérieur" d'une manière quasi tyrannique, sans recours ni secours. Je ne sais rien de plus impressionnant, de plus décourageant que l'expérience vécue de la décompensation dépressive. On se sent glisser dans le trou, et rien n'y fait, on glisse. Jusqu'où? Il n' y a pas de limite, c'est le fond sans fond, et c'est terrifiant. Selon mon expérience seul le médicament, soutenu par la parole, peut mettre fin à cette descente aux enfers. L'intelligence découvre son maître. C'est la thymie qui est souveraine. (Schopenhauer a établi ce point avec la dernière clairvoyance : lire " Le monde comme volonté et comme représentation". Ce n'est pas gai, mais quelle clarté de vision et d'analyse!.

La question devient: en cas de de dysthymie il est déjà trop tard, il faut médicaliser. Mais peut-on prévenir, mettre en place un cercle vertueux qui régule heureusement les humeurs?

Agir en amont c'est éviter si possible quelques pièges funestes : l'emballement du désir, l'idéalisation excessive, l'attachement inconditionnel, la passion addictive, la dépendance aux produits et aux personnes, les idéologies aliénantes, et surtout, l'espoir inconditionnel. L'espoir, le pire des maux? Pourtant on dit bien : tant qu'il y a de la vie il y a de l'espoir.? Alors? Réponse : dire cela  énoncer un constat. La vie est ainsi faite qu'elle produit immédiatement, inconditionnellement du désir, donc de l'illusion, donc de l'espoir. Vous vivez, donc vous espérez. (La mélancolie en est le contre-exemple parfait, mais la mélancolie c'est la domination de la pulsion de mort). Si vivre c'est espérer, la sottise consiste à espérer au-delà de toute raison. L'euthymie est très exactement une modération de l'espoir. Qui, enfant, ne s'est vu héros, explorateur, briseur de cœurs, conquérant ou président? La crise de la quarantaine s'explique fort bien par ceci: on espérait tout, on se retrouve à peu près avec rien. On voulait devenir dieu, on finit troisième sous-classe, cheminot ou balayeur. Et serait-on président qu'on gémirait encore sur l'injustice de la destinée comme cet Alexandre, dit le Grand, qui fondit en larmes à l'idée qu'il y avait des royaumes lointains qu'il ne conquerrait jamais! Entre l'espoir et le fait, toute la distance de l'infini. Pour l'être humain pathologiquement insatisfait l'espoir est le pire des maux, cette boîte de Pandore qu'il ne faut jamais ouvrir!

L'espoir? La vie se charge par elle-même d'en fournir à l'envi, et bien au-delà encore. Que peut la raison? Simplement cet adage grec qui fera les délices de Pyrrhon: "rien de trop". On dira que c'est peu, trop ennuyeux, fort ringard et médiocre. Soit. Mais où avez-vous lu que la vie soit exaltante, glorieuse, héroïque, homérique? Achille aux enfers regrettera de s'être laissé aller à l'héroïsme, d'avoir si peu vécu, et envie à présent la misérable vie d'un laboureur, qui, maintenant qu'il est mort, lui semble la plus exquise des destinées!

"Rien de trop". Pyrrhon ajoutera, pour faire bonne mesure: "pas plus ceci que cela" Qui dit mieux? J'y reviendrai.

 

4 Splendeurs de l'Alogos

 

 

 

Logos harmonique, beauté, équilibre, ce sont les termes, qui depuis Winkelmann, définissent le classicisme hellénique, dont Goethe encore se fait l'écho dans ses conceptions esthétiques. Mais depuis Hölderlin et Nietzsche cette image idéalisée a été profondément remaniée. Hölderlin a pensé l'essence du tragique dans "un accouplement monstrueux" de l'homme et du dieu ("Remarques sur Œdipe et Antigone"). Nietzsche thématise l'opposition d'Apollon et de Dionysos, du rêve et de l'ivresse, de la tendance plastique et de la consomption dans l'indifférencié ("Naissance de la tragédie"). Aujourd'hui nous sommes en mesure de mieux comprendre la vraie nature de l'instinct esthétique chez les Grecs, et le caractère vigoureusement polémique de leur philosophie. Je voudrais, ici, pointer quelques aspects de cet Alogos trop longtemps négligé par les philologues et les philosophes.

A-logos : le A est privatif et non pas négatif. L'Alogos n'est pas l'antithèse du Logos, sa facture oppositionnelle. A-logos désigne ce qui n'entre pas dans la juridiction du Logos, posé par ailleurs comme souverain dans la pensée classique. En toute rigueur : ce qui échappe au Logos, soit par antériorité (ce qui n'est pas encore compréhensible), soit par postériorité (ce qui, après le travail du concept, se révèle toujours encore irréductible au concept), soit enfin que le domaine de l'inintelligible soit par essence, à jamais, extérieur à tout travail de conceptualisation. A première lecture on dira que l'Alogos est un irrationnel, un aléatoire, un fortuit, un contingent, un hors-règle, un inassignable, ou un irréductible. Ces divers sens doivent être maintenus ensemble pour approcher la question. Plus concrètement je vais aborder quelques œuvres majeures.

D'abord la mythologie, et cette ivresse toute particulière qui nous saisit à la lecture d'Homère et d'Hésiode. Ce dernier commence par poser, à l'origine du monde un mystérieux Khaos, une Faille d'où sortiront la terre, le ciel, la lumière et Eros. Suit une abracadabrantesque litanie de meurtres, de castrations, de parricides, de viols, d'émasculations, d'énucléations diverses et variées, qui nous laissent pantois. Sans parler du caractère colérique, jaloux, vindicatif, incestueux et criminel de ces futurs habitants de l'Olympe, de la lutte monstrueuse des dieux et des titans, des luttes interminables entre les puissances et les éléments de l'univers. A-logos fondamental de ce monde, de ces dieux, de ces monstres, de ces hommes enfin, "fils du hasard et de la peine". Inutile d'insister. Le règne de Zeus, censé apporter la lumière et la justice en ce monde torturé, est lui-même incertain, fragile, menacé de ruine prochaine sous l'action des forces obscures rejetés dans le Tartare et qui peuvent à tout moment refaire surface. Je trouve dans cette mythologie une profonde vérité : la ténèbre précède la lumière, un hasard incompréhensible fait naître et périr les mondes, rien n'est stable et assuré, ni chez les dieux, ni chez les hommes. Alogos premier d'un fond créateur et destructeur sur quoi un ordre peut éventuellement d'édifier, au prix de luttes sans fin, et aussi bien disparaître.

La poésie de Sappho met à jour une autre brèche :

     "Je ne sais vers quoi courir, j'ai deux désirs contraires

     Eros a secoué mes phrènes comme le vent

     S'abat sur les chênes dans la montagne,

     J'étais amoureuse de toi, Atthis, depuis longtemps

     Tu es venue, tu as bien fait, et moi j'avais envie de toi

     Et tu as rafraîchi mes phrènes qui brûlaient du désir ancien..."

Sappho aime aimer, dans l'amour de l'lmmortelle Aphrodite, et gémit, et tremble, et se pâme, jamais rassasiée, toujours déchirée, entre désir et nausée (oui, "nausée" est explicitement dans le texte). Déchirement de la passion, passivité, envoûtement, séduction funeste. Une tradition tenace veut qu'elle se soit précipitée du haut d'un rocher dans la mer. On aurait tort de ne voir ici qu'une héroïne racinienne, à la manière de Phèdre : c'est la déesse qui est cause de ce malheur, la déesse à qui elle voue sa vie et ses chants, et qui pourtant la persécute sans raison dans les affres de la passion. Aphrodite est à sa manière aussi cruelle qu'Apollon, le dieu archer qui décime les troupes des Achéens aux portes de Troie. La douleur de Sappho ne relève pas de quelque interprétation psychopathologique, elle est directement, explicitement, l'œuvre de la déesse. Etranges dieux qui jouissent de la souffrance des hommes, et des femmes plus encore!

La tragédie exprime l'essence de l'Alogos de manière encore plus évidente. Ce qui fait l'essence du tragique c'est que le héros doit accomplir une action qu'il ne doit pas accomplir! Œdipe doit, de par sa fonction, trouver un expédient pour écarter la peste, trouver un coupable - et ne le doit pas, parce que le savoir ne lui est pas permis (Voir les mises en garde de Tirésias). La situation est sans issue, s'il agit il sera châtié, et s'il ne le fait pas il sera châtié également. Encore une fois, ce n'est pas un problème psychologique, c'est une situation métaphysique : le monde est ainsi fait, et notamment sous la juridiction de dieux multiples, contradictoires, jaloux les uns des autres, qui ballottent le "héros" d'un interdit à l'autre, si bien que de toute manière le malheureux est voué à la mort : La justice est à la fois elle-même et son contraire. Que nous voilà loin du fameux principe d'identité qu'Aristote imposera comme fondement du Logos - et de la Logique!

Enfin, en philosophie, c'est l'école ionienne, de Milet à Abdère, qui donnera à l'Alogos ses lettres de noblesse, si injustement oubliées, ou forcloses par la tradition universitaire. Alogos fondamental d'un tourbillon primitif (Démocrite : la dinè) qui engendre au hasard des nuages, des agglomérats, des éclairs, des vortex, des astres, des mers. Hasard des mouvements d'atomes dans le vide, trajectoires imprévisibles, rencontres aléatoires, accrochages, combinaisons et répulsions. Alogos dans la constitution des mondes innombrables, alogos dans la vie des hommes, comme dans celle des végétaux et des animaux. Non qu'il n' y ait jamais d'ordre nulle part, mais le non-ordre est le principe, et l'ordre une exception, un cas particulier des combinaisons qui se font et se défont : "incertis locis, incertis temporibus" (Lucrèce). L'atomisme, avec Démocrite, Epicure et Lucrèce, porte le tragique à la limite du pensable, accomplissant de la sorte une des deux tendances contraires de la pensée et du génie grecs. Et pourtant la tendance apollinienne vient au secours de la vie humaine, dans cette admirable éthique d'Epicure qui construit un ordre équilibré sur le désordre généralisé de l'univers.

Lecteur sois indulgent! Ce ne sont là que notations rapides. J'y reviendrai nécessairement. Il me semblait indispensable de rétablir une vérité de la culture grecque, si riche dans ses intuitions, si variée dans ses développements, dont nous mesurons à peine l'inépuisable fécondité. En ce temps présent d'hésitations et de marasme, nous ne saurions copier les Grecs," leur sensibilité est trop différente de la nôtre" (Hölderlin), mais nous pouvons méditer l'histoire d'un peuple, le plus brillant, mais aussi le plus éphémère, dont le déclin et la chute ont presque coïncidé avec son acmé. Cela reste un mystère à interroger.

 

 

 5 Passions Tristes

 

 

L'expression "passion triste" est de Spinoza. Par là il désigne les affects qui sont liés à une imperfection de mon être, à une diminution de puissance ou de liberté, comme la haine, la peur, l'anxiété, l'acédie et autres dégradations physiques ou mentales. Le sage cultive la joie, l'affirmation de la vie et non la rumination de la mort. Il veut augmenter la puissance créatrice des hommes par la juste connaissance, l'accès à la raison, et par là à une forme de liberté intérieure et extérieure, bien distincte du pseudo libre arbitre, mais conçue comme action guidée par la nature propre de l'agent, et clarifiée par la pensée. On ne saurait mieux dire. De ce point de vue Spinoza est assez proche de nos atomistes de l'antiquité, dont je cherche ici à renouveler la lecture en dégageant leur absolue modernité. Goethe, plus tard, ne dira pas autre chose en mettant l'accent sur le "Streben", le "s'efforcer" qui évoque irrésistiblement le "conatus" de Spinoza, ce désir de perfectionner son être dans une élévation vers la conscience et la liberté. Tristesse, haine, pitié déplacée, envie, jalousie, amour passionné, ambition dévorante, esprit de domination et de maîtrise sont des passions tristes, et en elles-mêmes, et dans leurs effets : destruction, rivalité, violence, compétition pour la gloire ou le profit, haine du rival, avarice, mesquinerie, la liste est quasi infinie. Goethe et Spinoza, après les atomistes, appartiennent à cette espèce d'hommes qui veulent sauver "la belle et bonne humanité" (Goethe), ou, comme dit Epicure, la faire accéder aux "biens immortels" qui en font des quasi dieux parmi les mortels.

L'obstacle à ce noble programme de la sagesse tient en quelques mots. Bouddha évoque le désir, la haine et l'ignorance ; peut-être serait-il plus juste de dire "méconnaissance "car il ne s'agit nullement d'un manque d'instruction, mais d'une mauvaise orientation de la conscience, attirée par la facilité, la jouissance immédiate, la puissance et la gloire. La méditation, guidée par un bon maître, devrait nous guérir de ces maux constitutionnels et nous faire accéder à une forme de détachement mental qu'il appelle "nirvâna". Socrate enseignait que nul n'est méchant volontairement et qu'il y a erreur de jugement : on confond le mal avec le bien. Redressons le jugement. Lucrèce nous invite à un examen inlassable, "jour et nuit" des vérités fondamentales de la nature pour nous guérir de nos maux. Méconnaissance, ignorance, erreur de jugement, raison dévoyée, c'est toujours la même cause fondamentale qui est désignée, avec le peu de succès que l'on sait.

On trouve dans le poème de Lucrèce une notation assez discordante par rapport à la tradition atomistique : il dit "que le vase est fêlé", désignant bien sûr le mental de l'homme ordinaire. Dans notre langue "fêlé" veut dire fissuré, prêt à se déchirer, mais en argotique le fêlé est un fou qui s'ignore comme tel. Je trouve cette indication à la fois précieuse sur les limites de la sagesse, et sur la conscience, peut-être inavouée, que le programme de sagesse est inapplicable. Antisthène tonnait dans les rues d'Athènes : "Ou la sagesse, ou une corde pour se pendre". Heureusement que nul ne suivait son conseil ! Le vase fêlé évoque une constitution bancale du moi, une mésaventure de conception, une erreur congénitale, un ratage de nature. Là-dessus les Grecs sont assez discrets. Leur vision de la nature était plutôt optimiste encore qu'ils admissent volontiers que la nature pût être dévastatrice. Epicure indique lui aussi que la nature n'est pas toujours favorable à l'homme, mais il n'y est jamais question de vase fêlé. Dans cette expression qui rappelle les Danaïdes, Lucrèce donne sans doute une confession personnelle sur le vide intrinsèque de ce qu'on appelle aujourd'hui un sujet. Prémonition géniale : le moi est non substantiel, simple agrégat d'atomes plus ou moins bien rattachés et raccordés. Il y a d'heureuses natures et des natures ratées, et des monstres. Dans ce domaine la nature est souveraine, avant que la médecine moderne ne parvienne à raccommoder quelques plaies, rafistoler et bricoler dans l'aléatoire. Mais dans le domaine psychique le bilan reste, hélas, assez affligeant : il y a des pervers, des sadiques, des paranoïaques, des schizophrènes, des psychopathes, des sociopathes, des autistes - et des artistes! La norme n'est que de convention et chacun est une exception à une règle qui n'existe pas. Nous nous référons aux moyennes et les tenons pour normales. Mais la pleine santé psychique est une exception à l'universelle fêlure. Aussi le sage est-il une figure de l'improbable, pour ne pas dire de l'impossible.

 

 

 

 6 Nostalgie

 

 

 

"La nostalgie n'est plus ce qu'elle était" écrivait une actrice célèbre. Je pense, tout au contraire, que sous des oripeaux infiniment variés, elle est toujours la même, identique à soi-même, invariable et éternelle. Douleur du retour impossible, mal du pays, mélancolie rampante, le sujet captif du passé, remâchant sa déconvenue, est pareil à Ulysse dans la caverne de Calypso :

     Le jour il se tenait assis sur les rocs de la grève

     Le cœur brisé de larmes, de soupirs et de tristesse

     Et promenant ses yeux mouillés sur la mer inféconde" (Odyssée, V, 156 à 158).

 Mais, plus profondément, la nostalgie est une passion de la perte inassimilable : le temps s'est figé, le mouvement de la vie s'est arrêté. Tout est bloqué sur ce moment fatal de la séparation qui, dès lors, obsède le sujet jusqu'à la pétrification. Et l'on voudrait rétablir l'état antérieur, revenir à la case départ, abolir la différence, annuler les effets du temps. Ce dernier point me semble capital : la nostalgie est une révolte pathétique contre la temporalité, un refus métaphysique de l'impermanence, un désespoir crispé, une "malédiction" muette statufiée dans la douleur.

Le temps est le maître absolu. Rien ne demeure, rien ne dure. Mais le sujet ne l'entend pas ainsi. La formule de la nostalgie pourrait être : "Je sais bien, mais quand même. Je me sais mortel mais je ne le crois pas. Je sais que tout passe, et mes amours et mes attachements, mais je ne veux pas le savoir. Je veux maintenir le rêve d'une présence inamovible, d'un toujours sans faille, je veux que subsiste indéfiniment la sphère dorée de mes passions d'antan, la jeunesse et la beauté, et que cela soit ou non illusion et chimère, peu me chaut, je veux croire l'incrédible, maintenir contre vents et marées mon fantasme, contre l'évidence elle-même, contre la saine raison, je veux vivre d'une vie immortelle, à jamais jouir de ma puissance, résister, conquérir, et comme les dieux bienheureux chevaucher superbe la durée!"

La nostalgie est le refus inconscient de la finitude et de la mort. Les ébats pathétiques du sujet en sont la marque sensible, le témoignage douloureux, qui demande à être interprété. Chacun peut le voir : les consolations sont sans effet, il y faut tout autre chose. C'est ici que la vérité, pour amère qu'elle soit, est seule à pouvoir guérir, si toutefois le sujet est capable d'entendement. Nous revoilà dans Lucrèce : le philosophe, par amour de l'âme souffrante, n'hésitera pas à délivrer, à l'inverse des prêtres et des dévots, la potion amère de la vérité.

 

7 Humeur et humour

 

 

Humeurs - humidité, liquidité, fluidité. Les quatre humeurs fondamentales de la théorie hippocratique sont le sang, le phlegme, la bile, et la célébrissime bile noire, toutes censées, par leur juste équilibre, assurer l'harmonie du corps vivant. Elles conditionnent, fort logiquement, les mouvements et les états du thymos, siège comme on sait, de l'humeur, comprise cette fois comme disposition, fondamentale ou passagère, du tempérament. Bonne ou mauvaise humeur, allègre ou déprimée, solaire ou ennuitée. Que pouvons-nous pour régler nos humeurs, prévoir leurs soubresauts, alléger leur persistante disgrâce? Comment gérer la dys-thymie, cette douleur insistante de l'angoisse et du souci, rétablir l'eu-thymie démocritéenne? Et quand Aphrodite s'en mêle, c'est la débâcle. Voyez les tourments de Sappho, accusant ses "phrènes" de débouter sa raison, de disqualifier son jugement! Les phrènes, encore un de ces termes métaphoriques pour dire l'exaltation et la douleur! Phrènes : viscères, organes - métaphoriquement - le cœur, douleur et pensée du cœur, pensée du diaphragme, et plus prosaïquement, pensée des tripes! Phrènes et frénésie! Toute la rhétorique des passions, dans quelques mots qui nous font rêver encore.

L'humeur passagère est une réactivité à l'événement. Humeur à vitesse variable. L'humeur longue, c'est la disposition constante, l'idiosyncrasie pérenne d'un sujet. Basse continue dans la rhapsodie de l'âme, irréfutable, immodifiable. Joie constante du mystique, désespoir du mélancolique. L'humeur a sa vérité que rien ne réfute. Désespoir, également, du médecin, et du philothérapeute.

Les Anciens avaient le millepertuis, l'hellébore, les régimes alimentaires et climatiques. Nous avons nos psychotropes. Différence de degré, non de nature. L'humeur, cette indocile servante du Noûs, est le plus souvent sa maîtresse acariâtre. A chacun ses catins.

Et ses thérapies : la tragédie nous plonge dans la terreur et la pitié (Aristote) et par là opère une catharsis des passions. A voir...La comédie nous fait rire de nos turpitudes, nous égaie par la contemplation désabusée de nos errements et de nos illusions. L'humour, plus finement, fait sourire de l'humeur. C'est une thérapie plus subtile, plus rare, plus noble, plus précieuse. Elle opère par distanciation critique, par renversement d'indice, transvaluant le tragique, sans le nier en aucune manière, dans la sphère, hors affect, de l'esprit, en généralisant le mal, l'étendant pour ainsi dire à l'infini, le multipliant jusqu'à l'absurde, opérant par excès une sortie par le haut, une échappée, une envolée salvatrice. Ainsi ce mot de La Bruyère : " Il faut rire avant que d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri".

L'humeur nous accable ou nous ravit, dans l'immédiateté de l'affect, dans la proximité de l'effect. Effectivité sans distance, "passion", passivité, pathos, pathologie. Ni distance ni nuance. Massif, irrévocable. L'humour métaphorise, trans-pose dans le registre, au minimum du symbolique, au maximum du créatif. Action qui déboulonne la passion, la déréalise, la relativise par un effet paradoxal de généralisation absolue. "Mourir sans avoir ri" - qui ne rit de cette étrange, inconcevable absence du rire? Cela même qui était l'indice d'une monstrueuse douleur devient la cause paradoxale, artistique, d'une joie supérieure, spirituelle, voire spiritueuse!

L'humour voit le pire, et loin de trembler, le retourne en dérision. L'humour dé-ride en dé-riant, en faisant rire DE. Ce DE est essentiel, il introduit le haut, à partir de quoi le terrible devient le bas, la basse-fosse de nos ridicules. Thérapie de l'esprit fort. Thérapie philothérapeutique. - Démocrite, qui rit de tout, et des bonheurs et des malheurs, et de soi-même, c'est évident!

Et de l'amour! L'humour ne respecte rien, et l'amour moins que toute autre chose au monde. Quoi de plus ridicule que l'attachement, l'espoir, la crainte, la dépendance, la jalousie, la haine, compagnons inévitables de l'amour? Quoi de plus ridicule que cette fixation érotique et sexuelle, cet acte physiologique transfiguré en beauté céleste, au mépris de l'évidence la plus immédiate? Quoi de plus dérisoire que nos plaintes, nos poèmes enflammés, nos tragi-comédies de la passion, notre soif inextinguible d'idéal pour faire passer la sauce du médiocre et du quotidien?

Tout cela est vrai. Mais l'humour a sa vérité secrète. On ne rit vraiment que de ce qu'on aime. L'humoriste n'est pas un nihiliste. Il se moque de tout, et dans son rire encore, dans ce rire spiritualisé, dans ce sourire d'énigme, persiste, par derrière, ou de biais, un savoir tragique, une subtile complicité avec le monstrueux, une irréductible défiance, alliée contre toute logique à une approbation, une secrète joie qui rend la vie désirable, par-dessus le marché, comme jeu inépuisable, terrible et jubilatoire, de la grande nature. L'humour est apollinien, mais dans le sourire d'humour s'exhale subtilement un amour d'aurore, amour sans objet ni sujet, inconditionnel. Quoi que l'on fasse ou pense, on est toujours une expression singulière de la toute-puissante nature.

 

 

 

 

8 Passions et Action

 

 

 

Aux passions tristes que faut-il opposer? Passions gaies? Passions joyeuses? Passions allègres? "Passions de joie" me conviendrait assez bien. L'important est de bien voir, avec Spinoza, qu'il existe un double régime des passions, et qu'il ne faut pas opposer mécaniquement passion et action. Les passions tristes sont immédiatement reconnaissables comme telles, dans leur structure et leurs effets. Plus difficile est de distinguer les passions de joie et l'action proprement dite, tant elles  semblent, les unes et l'autre, quasi identiques dans les effets d'humeur. L'action est une expression de la nature propre du sujet, affirmation spontanée de sa puissance d'exister. La passion de joie est l'effet d'une augmentation de la puissance d'agir, provoquée par l'action d'une cause extérieure en accord avec mes dispositions fondamentales : bonne rencontre, bonne nouvelle, bonne chance. La joie dépend encore des causes extérieures, là où l'action pure ne dépend que de moi, exprimant sans heurt ni biaiserie ma puissance d'exister.

Dans la langue ancienne, qui est encore celle de Descartes et de Spinoza, le mot passion définit la modalité passive en général : recevoir un choc, éprouver une émotion consécutive à un événement qui me concerne de près ou de loin, ressentir, être affecté. On est toujours affecté par quelque chose, soit d'externe, comme un événement, soit interne, comme une idée agréable ou désagréable. A l'être vivant il est impossible de ne pas être affecté de mille manières : physiologie, psychologie, sociologie des passions. Deleuze parle, à propos de Spinoza, d'une "éthologie" : analyse du comportement animal, création d'une science du vivant affecté par le milieu, et capable d'agir sur le milieu. Il est bien vrai que "l'homme n'est pas un empire dans un empire", et que dès lors seule l'éthologie peu correctement rendre compte des modalités positives et observables de notre inscription dans la nature. Ethologie et géométrie : "je considérerai les actions humaines et les appétits comme s'il était question de lignes, de surfaces ou bien de corps".

Si le sujet est affecté de mille manières, selon les lois générales de la nature, il est relativement aisé de décrire les modalités passives, celles de joie et celles de tristesse : la joie augmente la puissance, la tristesse la diminue. Aussi faut-il rechercher les causes de joie, et réduire autant qu'il en est en nous les causes de tristesse. Problème éthique : savoir observer, apprendre à choisir, développer le jugement, travailler à sa liberté. Mais chacun voit d'emblée la limite de cette thérapeutique. Nous sommes dépendants, et le serons toujours,  du hasard, de la réalité externe, de nos mouvements internes, même s'il est possible d'élargir notablement le cercle de notre liberté. Philosopher c'est accroître par la connaissance notre puissance de penser, de parler et d'agir. Mais ce n'est pas encore le régime effectif de l'action.

L'action se définit comme l'expression propre de ma nature propre. Manifester la pleine puissance d'un corps et d'un esprit que ne contrecarre aucune puissance extérieure. Or, dans la vie courante, notre puissance est constamment séparée "de ce qu'elle peut". Forces du corps social, nécessités diverses, dépendances, voire servitudes. Toute action est ainsi conditionnée, limitée, entravée ou détournée par des forces qui se mêlent à mes propres forces, les gauchissant, les limitant ou les entravant de diverses manières. Où donc, dans ce cas, est l'action pleinement mienne, si toujours quelque passion signe ma dépendance aux causes extérieures?

Dans le domaine éthique, social et politique je ne peux faire mieux que d'étendre ma puissance, sans prétendre jamais à une action pleinement autonome. Ce qui n'est pas un argument pour ne rien faire. (Voire les publications politiques de Spinoza). Mais la pure action philosophique ne se peut que dans l'ordre de la connaissance. Etude rationnelle de la nature, contemplation du Tout, amour intellectuel du dieu-nature. Par là le sujet philosophant se connaît et se reconnaît mode fini de la substance infinie, et en s'identifiant à la substance infinie, mode infini de la substance infinie : "Nous savons et nous expérimentons que nous sommes éternels".

L'action pleine, entière, illimitée est le fait de Dieu seul, Deus sive Natura, mais en s'élevant par l'intuition unitive à la pleine connaissance de Dieu, l'homme trouve sa vraie nature, participant à la créativité infinie de la "natura naturans", et y jouit de sa pleine et totale liberté.

Ce que Spinoza nous enseigne dans ses formules géométriques, mais plus encore dans l'exaltation mesurée de ses scolies, c'est que l'homme ne peut trouver la raison et la mesure de son être que dans la contemplation de l'éternelle Nature : Ecologie planétaire, Planétique et Planéthique.

 

 

 

 

9 Jardiner ses passions

 

 

 

 

Jardiner ses passions, que voilà un beau programme! Que serions-nous sans ces filles indociles, ces trouble-paix, ces catins? Ce sont elles, ces "folles du logis", qui nous inspirent le meilleur et le pire, elles qui nous déchirent, nous exaltent et nous précipitent à l'abîme lorsque nous leur lâchons la bride. C'est un programme bien sot que de vouloir leur extinction sous prétexte de sagesse, c'est prétendre assécher la mer, éteindre le feu du ciel. C'est d'elles que nous vient tout enthousiasme, tout délire salvateur, toute poésie. Et la philosophie même, qu'une âme sèche croit être toute vouée à la raison, ne se sustente que de les chérir, tout en les redoutant.

C'est bien à tort que certains stoïciens se mêlent de les réduire à la portion congrue, les estimant contre-nature. Existe-t-il, tout au contraire, puissances plus naturelles, natives et congénitales que les passions, dispositions plus impérieuses, contraignantes et tyranniques? Ah le bel optimisme, et le beau mensonge, chez ceux-là qui sous prétexte de raison ne développent que la passion de la raison!

Jamais la raison ne contrecarrera une passion, seule le peut une autre passion. Le fumeur ne s'arrêtera de fumer que sous l'empire de la crainte. C'est dans la diversité des passions que se trouve un remède contre la domination d'une seule, qui, livrée à elle-même, ne peut que devenir le tyran de l'âme.

La pluralité passionnelle est la marque de la richesse. Et le danger de dispersion, d'anarchie psychique. Mais sur un tel terreau que de belles plantes, de belles fleurs, si toutefois le sujet est en mesure de les faire jouer les unes contre les autres, les unes avec les autres, favorisant l'une, réduisant l'autre, jouant de leur force, de leur appétit, de leur rivalité, à la manière d'un dompteur avec ses fauves, sans les brimer jamais, mais réglant savamment leur ardeur, avec le souci constant d'une régulation d'ensemble, selon une savante hiérarchie.

Mais cette image du dompteur est encore trop volontariste. Elle lui confère une sorte d'autorité qui prête à confusion. Celle du jardinier est bien meilleure. C'est le ciel et la terre qui font croître les plantes. Le jardinier ne fait qu'accommoder, corriger, sélectionner. Toute l'énergie vient du fond, non de la décision consciente. La nature donne sans mesure, c'est le jardinier qui définit la mesure, fixe les priorités, établit la hiérarchie.

Problème éthique : quelle est ta priorité? Quel est ton instinct dominant, ta passion dominante? Est-ce le pouvoir? La fortune? La volupté? La conquête amoureuse? La beauté? La connaissance? De là des types humains, des caractères, des "volontés" singulières. Et des nécessités. Rien ne serait plus désastreux que de méconnaître, ou de contrecarrer cette disposition dominante. Il faut, tout au contraire, la cultiver jalousement, arroser la plante, lui sacrifier certaines autres exigences, sarcler tout autour, mais pas trop, ne pas ruiner la fécondité de la terre, ni arroser trop abondamment, ni assécher, ni noyer, ni enfumer, ni couper, mais favoriser!

Mon instinct dominant? La beauté. Mais l'instinct de connaissance est très fort aussi, et parfois entre en concurrence avec le premier. Fort heureusement, il est entre eux des aménagements, des conciliations possibles, des pactes de non-agression relativement durables. Le premier l'emporte malgré tout, et quand il faut choisir pour des motifs vitaux, la connaissance cède. C'est ainsi que j'honore fort la vérité, mais n'en fais pas une idole. Mon instinct de vie est plus fort, et c'est l'amour de la beauté qui, en dernier ressort, me réconcilie avec la vie, par-delà le tragique connu et assumé. Disons que c'est encore ma nature essentiellement paysanne qui me sauve malgré moi. Prenons tout doucement les choses comme elles viennent, et tant pis pour la vérité!

L'épicurisme est une sagesse à deux étages. On se recommande de la mesure, de la tempérance, de la limite. On vitupère contre les excès, on proclame haut et fort la primauté de la raison dans la conduite de la vie. Ethique de la justesse. Fort bien. Mais à lire plus avant dans le non-dit on voit bien une accointance remarquable avec la sensation toute nue, avec la chair sensible, le pathos de l'affectivité sensible. Cela n'est pas d'un rationaliste, ni d'un amant de la connaissance. J'y vois quant à moi un amour des choses terrestres, une sorte d'immersion tellurique, de proximité essentielle à l'immédiateté, pour tout dire une passion extrêmement affinée, sublimée, un Eros végétal et animal qui se spiritualise en philosophie du plaisir. L'épicurisme est pour les délicats, quoi qu'on dise. Et pour les subtils. Ce n'est pas par hasard qu'Epicure est un "dieu des jardins" (Nietzsche).

 

 

 

 

10 Spiritualiser

 

 

 

Spiritualiser les passions…Ce n’est ni refouler, ni cliver, ni dénier. C’est travailler avec elles, jouer avec elles, entretenir avec elles un accord à la fois amical et polémique. Car on ne saurait les combattre de front, l’intelligence serait perdante à tous coups. Mais elle n’est pas sans pouvoir, à condition de les accueillir d’abord dans leur foisonnement, leur exubérance, les laisser se déployer dans leur sauvagerie, pour mieux en observer la puissance, la prodigalité, et le désordre, et l'anarchie qui menacent. Dans une âme riche elles révèlent bientôt leur diversité, leur contrariété. On se souviendra d’Héraclite, d’Empédocle, de leur vision tragique : point de passion qui ne combatte une autre, et une autre encore, l’amour et la haine, l’harmonie et la discorde, la tendance à l’unité, et la tendance inverse, et toujours et encore le cycle ininterrompu du devenir, l’innocence du devenir. Il y a quelque chose de dionysiaque dans les passions, qu’il serait ruineux de nier, avec quoi la vie se dynamise et s’exalte, et se perd. Vie et mort tout ensemble, dans un flamboiement magnifique et terrible.

Il y a de petites passions qui ne sont que médiocres, ce sont nos vices, ces petites addictions misérables dont tout un chacun abreuve le mal de vivre, qui lui permet de survivre quand manque la vraie passion, celle de grandir et de se déployer. Et puis il y a les grandes passions, la politique, l’art, la connaissance, auxquelles les meilleurs vouent l’essentiel de leur temps et de leur énergie. Passions actives, pourrait-on dire, si ces deux termes ne s’excluaient. Mais ici l’étymologie est mauvaise conseillère. Passions créatrices de nouveauté, de style, de formes, de beauté, de vision du monde.

La passion de connaissance est elle-même ambiguë, réactive d’un côté, active de l’autre, selon la force dominante qui l’anime. Socrate serait, d’après Nietzsche, un réactif qui place la conscience abusivement au centre de l’existence, rêvant d’une domination entière du Logos sur le Thymos. Symbole de la vie déclinante, génie du nihilisme réactif. Et puis il y a, il y eut les merveilleux poètes et penseurs antésocratiques, créateurs d’un style inimitable, d’une vie riche de couleurs merveilleuses, d’art et de beauté sans pareille. Chez eux l’instinct de connaissance est toujours dominé par l’instinct plastique, le daïmon créateur d’art et de beauté. Et plus tard il y aura les Tragiques, Léonard, Goethe. Chez ceux-là l’inconscient est actif, la conscience serve, soumise au daïmon, agissant secondairement comme régulatrice, ordonnatrice des forces libérées. La passion souveraine de création, modérée, ordonnée par la conscience. C’est le modèle indépassable de l’art, qui se nourrit et se tempère de son contraire, la connaissance.

La spiritualisation n’a rien de « spirituel » - si par spirituel on entend spiritualité – c’est le développement de l’énergie, son affirmation dans le sens de la créativité maîtrisée, métaphorique, comme firent les Tragiques de la Grèce, et les grands poètes, artistes et penseurs de la vie, saisie dans son tragique essentiel, et transposée en œuvre de vision et de beauté.

 

 

 

 11) VENUS VAGABONDE

 

 

 

 

    "Vénus par des simulacres se joue des amoureux ;

    Ils ne peuvent se rassasier de contempler le corps de l'aimée en sa présence

    Et ne peuvent de leurs mains rien détacher des tendres membres,

    Errant incertains sur le corps tout entier.

    Enfin, membres accolés, quand ils jouissent de cette fleur

    De jeunesse, quand déjà le corps envisage des joies

    Et que Vénus est au point d'ensemencer le champ de la femme,

    Avides ils clouent son corps, ils joignent leur salive

    A la sienne, leur souffle pénètre sa bouche qu'ils pressent de leurs dents ;

    En vain, puisqu'ils ne peuvent rien détacher de son corps,

   Ni le pénétrer, et de leur corps aller jusqu'au tréfonds de son corps". (Lucrèce : chant IV, vers 1101 à 1112)

Désespoir d'amour, et ruine du désir. S'il existe en effet un objet de nature pour la soif, le liquide, et pour la faim les aliments, si pour tous les besoins la nature offre généreusement de quoi les satisfaire, et de rétablir l'homéostasie de l'organisme, il n'existe rien de comparable pour le désir d'amour. L'amour s'exténue dans le vide, faute d'objet correspondant, qui soit de nature à calmer la frénésie, à satisfaire le désir : l'amant se débat avec les simulacres de la bien-aimée, s'échinant en pure perte à prélever sur le corps ces étranges pellicules, si fines, si insaisissables qui semblent envelopper de merveille le corps de l'aimée. "Ils ne peuvent rien détacher de son tendre corps", leurs mains avides s'épuisent à saisir ce qui toujours échappe comme la buée, la rosée du matin, le vent qui glisse entre les feuilles, l'eau qui glisse entre les doigts. Ce qui provoque l'émerveillement, cette "aurore aux doigts de rose" qui flotte tout autour de la peau, ce mirage de douceur et d'enchantement qui flotte devant les yeux de l'amant, qu'est-ce donc, sinon un "simulacre", une image sans profondeur, contour et forme vides - corps virtuel dirions-nous aujourd'hui - émanation alléchante et miraculeuse d'un corps impénétrable. Car notre amant s'est épris d'une doublure imaginaire, d'un "phénomène", pure apparition, à la semblance certes du corps réel, ou du moins de sa forme apparente, de son "apparaître", mais sans organes, sans peau, sans cœur ni sexe. Voilà pourquoi, contre l'opinion courante, Lucrèce dit bien qu'ils "ne peuvent le pénétrer" le corps de l'aimée.

Lucrèce prend le plus grand soin à distinguer la passion, cette rage cannibalique et mortifère, de la "Vénus vagabonde", qui nous pousse tout naturellement à nous satisfaire "dans n'importe quel corps", dans l'épanchement libre de toute contrainte, de tout mirage, de tout leurre. "Désir naturel et non nécessaire" dirait Epicure, mais bien agréable. Et pourquoi se priverait-on de volupté si la liberté est sauve, et si le corps, et l'âme, peuvent goûter la fin de la tension, qui est le plaisir même?

    "Ce n'est pas se priver de la jouissance de Vénus que d'éviter l'amour

    Mais plutôt en prendre les avantages sans rançon".(vers 1073,1074)

 Le tout est de fuir les simulacres, de distinguer le réel du corps, si facile à toucher, si aisé à satisfaire, de l'imagination qui exalte le désir à l'infini, sans mesure. Car si le corps a ses limites, si la volupté ne peut s'étendre à l'infini, mais varier seulement dans le jeu de l'eros, l'imagination ne connaît ni terme ni objet de satisfaction accessible :

    "C'est le seul cas en effet où plus nous possédons

     Plus notre poitrine brûle d'un terrible désir".(Vers 1089,1090)

Au mieux l'amour est un aimable délire, au pire une folie meurtrière. Le désir, une déviation regrettable de la nature. Mais alors, que devient la puissance de Vénus - elle "qui gouverne tout?". Vénus c'est la nature elle-même, la "génitrice", "la volupté des hommes et des dieux" (Chant I, ouverture). C'est Vénus qui fait les couples, et la génération universelle. Pas question de refuser cette puissance de vie. D'ailleurs c'est sans doute impossible, et tel qui croit y résister y succombera, sans doute sous la forme dégradante de la passion. Mais c'est un problème d'éthique. Comment vivre la pulsion érotique sans sombrer dans les formes diverses et variées de l'aliénation? Lucrèce recommande le vagabondage. Epicure vivait avec Leontia. On se demanda, dans l'école du Jardin, si le sage pouvait se marier. C'est selon. Priorité éthique : veiller à conserver l'autarcie, la "gouvernance de soi-même". Le reste est affaire de disposition, de kairos.

Demeure ce redoutable problème des simulacres. Nos rêves sont des perceptions de simulacres. Il faut penser que les simulacres, à travers l'espace infini, viennent heurter la surface de la conscience, y imprimer leur marque sensible, y réveiller nos désir, mettre en branle notre sensibilité, et parfois, au cœur d'un rêve, provoquer toutes les fureurs de la passion, tous les déchirements et jusqu'au délire de l'amour partagé. Quelle est la frontière entre la perception et l'hallucination? Peut-être que, contre toute la logique psychiatrique, nous n'hallucinons jamais, et que nos délires ne sont que des perceptions de simulacres, avant que le jugement n'intervienne pour distinguer le vrai du faux. En toute rigueur il n'existerait point de fous, seulement des hommes plus ou moins avisés. Simple différence de degré, et de lucidité.

Dans le marécage de la méprise universelle, serait un peu plus sage celui qui n'accorde aux simulacres, toujours présents et décidément inévitables, que le crédit qu'ils méritent. Après tout, il est des simulacres heureux, apaisants et bénéfiques, comme sont ces images des dieux qui viennent ensoleiller nos rêves.